Plan du site | Recherche | Forums | Publications | Actualités

Société Périllos ©

Dans l’église d’Arques

 

Nous poursuivrons notre visite des curiosités d’Arques par quelques éléments intéressants disposés dans l’église du village. Nous commencerons par ces quelques détails rarement présentés.

La meilleure cachette est celle de la lumière !

En effet, souvent, ce qui est en pleine clarté, facilement vu des visiteurs, ne soulève pas la suspicion et la curiosité. Et pourtant c’est ici, en toute simplicité, que se trouvent trois éléments méritant toute notre attention !

L’étrange Christ Juif…

Arrêtons-nous d’abord au décor du fond bleuté de l’abside en ogive. Derrière, et de part et d’autre du maître-autel, se trouvent deux statues sur des consoles lourdement décorées. D’un style assez banal, elles représentent, à droite l’ancien patron de l’église d’Arques : St Jean le Baptiste, et à gauche la nouvelle patronne du lieu : Ste Anne avec l’enfant Jésus debout à sa droite. Les deux personnages encadrent un Christ d’une taille impressionnante, peint à même l’enduit intérieur de la travée d’ogive centrale. Il s’agit d’un Christ crucifié, mort. En effet, sur son flanc droit, le coup de lance a été porté, du sang s’écoule de la plaie. Les clous sont représentés plantés dans les paumes des mains, la droite s’est refermée sur elle-même, et la gauche (pour le sujet) est largement ouverte. La tête auréolée penche sur l’épaule gauche, les yeux sont encore ouverts mais sans vie, et du sang est tombé de la couronne d’épines. Notons que l’auréole se trouve entre le bois de la croix et l’écriteau ‘INRI’ cloué sur la partie haute de la poutre verticale. Les jambes, dont la droite recouvre la gauche, ne semblent pas illustrer l’affaissement de l’ensemble du corps qui est représenté, notons-le bien, avec une tenue ferme et droite. Les pieds sont cloués selon la tradition, l’un sur l’autre avec un seul clou, et du sang s’en écoule.
L’assemblage des bois de la croix n’est pas représenté planté en terre mais stabilisé dans le vide et sans personnage ni décor annexe. Le socle supportant les pieds du supplicié porte une inscription :’Ernest Bott Frabo 1941’.
Etrange peinture en vérité, méritant un petit rappel tragique de notre Histoire, à l’époque de la dernière guerre mondiale. Les Juifs sont pourchassés partout où l’autorité des Nazis est instaurée, et ceux qui le peuvent tentent d’échapper à cette répression se terminant généralement par la destruction massive de ces malheureux. Certains sont hébergés ici et là par quelques âmes aussi charitables… que courageuses. Ce fut le cas à Arques. Un couple de Juifs trouve refuge chez une personne de la commune qui semble s’occuper de l’entretien de l’église. C’est en remerciement de cette action que cette peinture fut faite… Le couple disparaîtra assez curieusement une fois ce témoignage réalisé. Cette disparition peut s’expliquer par le fait que Rennes-les-Bains… a servi de camp transitoire de ‘parcage’ (il ne peut hélas y avoir d’autre mot !) des victimes de la ségrégation juive… et que lors d’un ‘départ’ pour les camps d’extermination le couple d’Arques aurait été ‘raflé’. C’est un moment honteux de notre Histoire mais il semble prendre sa place dans ce chapitre, ne serait-ce qu’au titre du devoir de mémoire !
L’auteur de cette peinture a laissé son nom sur le petit socle où reposent les pieds du Christ : Ernest Bott, de la ville de Fribourg (Frabo). Il s’agissait d’une personne ayant une excellente culture et des pôles d’intérêts se situant dans les domaines universitaires, archéologiques, religieux, traditionnels… et hermétiques concernant essentiellement sa ville (Fribourg) et le cycle médiéval dans le sud de la France. Nous ne saurons sans doute jamais si cet intérêt se portait aussi sur le fait que Fribourg fut ‘acheté’ en 1358 par les familles de Habsbourg et les rapports de cette famille avec différents aspects historiques...
Ernest Bott disparut sans laisser de traces et nul, à Arques, n’en saura plus sur cet épisode aussi insolite qu’affligeant. La mémoire de cette personne nous interdira d’en ajouter davantage.
Mais, pour revenir à cette représentation du Christ en croix, il faut tout de même apporter une ou deux remarques. La tradition juive n’est pas portée à illustrer la mise en croix de Jésus… elle y serait même assez hostile. On peut alors se demander si la reconnaissance était suffisante pour que ces deux personnes passent outre leurs dogmes ou… s’ils avaient d’autres raisons les autorisant vivement à réaliser cette représentation. De plus ce Christ est bien représenté ‘isolé’ de la terre, sans aucun décor autour de sa croix, et sans le moindre personnage habituellement représenté au pied de la dite croix… SEUL le Christ ‘mort’… avec les yeux ouverts, semble justifier cette peinture au demeurant émouvante. Est-il possible, en ce cas, d’affirmer que, toute autre remarque exclue, SEUL le Christ en croix semblait digne d’être représenté dans l’église d’Arques ?
Si nous voulions extrapoler nous pourrions, de ce constat, tirer quelques remarques :
Un Christ mort certes… mais sans les apparences cadavériques des effets de la mort, donc un corps non effondré et les yeux ouverts…
Une croix (pièce de charpente) qui n’est pas fichée en terre, complètement suspendue dans l’espace ou le vide. On pourrait dire : non rattachée à la terre de la Passion… ni à un lieu identifiable présentement. C’est un peu comme si l’auteur avait voulu nous laisser une sorte de message, du genre : « cette scène est sans fondement et ne repose… sur rien ! » et après tout, pourquoi ne pas considérer ce sens ou ses dérives ?
Pas de paysage non plus, alors qu’habituellement c’est un élément complémentaire de cette scène, montrant quelques décors d’une ville antique souvent assimilée à Jérusalem. Nous ne trouvons rien encore de quelques représentations célestes liées à la tradition en Palestine.
Aucun personnage masculin, féminin ou angélique n’accompagne ou encadre la scène de la crucifixion…
Avec une audace insolente nous pourrions sous-entendre que ce Christ signifie n’avoir rien en commun avec la terre de Palestine au moment de sa mort… Mais, ici, rien ne nous autorise tangiblement à des affirmations d’une telle hérésie.

Première chapelle. Une châsse oubliée, une sainte clarté, le Christ en croix de monseigneur Pavillon

Le reliquaire d'Arques

Avançons à présent dans l’église. A notre droite se présente une chapelle latérale. Elle contient, dans une niche, une châsse reliquaire protégée par une vitre cadenassée. Dans cette châsse se trouvent les restes des fameuses reliques tant admirées et jalousées par le cardinal duc de Joyeuse. Si l’on observe le contenu ossuaire vénéré, d’aussi près que le permet le vitrage de sécurité, on remarque bien peu de restes de saints personnages connus… Bien entendu il y a un os de St Jean le Baptiste, mais malgré le pieux respect dû à ce personnage, on ne comprend pas très bien le vif intérêt que portèrent tant de dignitaires à ce reliquaire. Il se peut, en vérité, que la jalousie se soit plus portée sur l’ancienne châsse elle-même que sur son vénérable contenu. C’est d’ailleurs sur le contenant qu’insistait le cardinal de Joyeuse… Si le meuble finit par disparaître, nous dit-on, à la Révolution… il ne fut pas perdu pour tout le monde puisqu’il semblerait que l’on puisse en retrouver sa trace par ailleurs.

Une sainte de clarté

Se trouve aussi dans cette chapelle une statue de Ste Lucie avec sa palme de martyre dans la main gauche… et ses yeux (arrachés lors de son supplice) dans un plat tenu par sa main droite. Si on plaint sincèrement cette malheureuse femme, on peut ne pas bien tenir compte de sa présence dans cette chapelle. Pourtant un petit détour par son récit hagiographique mérite toute notre attention et peut bien ‘éclairer’ ce local d’une façon singulière.
Lucie devint chrétienne suite à sa visite au tombeau de Sainte Agathe à Catane. A son retour elle donne tous ses biens aux pauvres… au grand désespoir de son fiancé qui voit ainsi la dote lui échapper peu à peu. Il dénonce Lucie au consulaire Paschasius qui décide de faire revenir cette ‘égarée’ au sein du culte romain. Rien n'y fait et personne ne peut la déplacer du sol où elle semble rivée … pas même des bœufs ne pourront la faire bouger. On tente alors de la brûler sur place, et les flammes n’auront aucun effet sur elle. On finit par l’égorger et lui arracher les yeux. Reconnaissons qu’après de telles violences Lucie méritait largement une place parmi les saints de l’Eglise. Mais, après ces démonstrations de cruauté extrême, penchons-nous sur le sens de ce récit.
Lucie est un nom qui dérive du latin ‘lux’ qui signifie ‘lumière’. Notons encore que Sainte Lucie est célébrée à une huitaine de jours du solstice d’hiver, à l’époque où la clarté sera enfin retrouvée et victorieuse sur les ténèbres. Mais encore le sens de l’œil, en latin, s’exprime par le terme ‘lumière’. Ainsi ‘lumina’ exprime ‘les yeux’…Tous ces détails convergent pour faire de cette martyre syracusaine la protectrice de la vue. Encore un dernier détail sur Ste Lucie : c’est elle que Dante implore pour sa vue… et, dans la ‘Divine Comédie’, elle sera placée à la gauche du ‘précurseur’ !
Sainte Lucie fait-elle la lumière sur l’obscurité ou plutôt sur l’obscurantisme ? Permet-elle, à nos yeux clos, de voir ce qu’il y a à regarder ? Si Dante la situe à la gauche du ‘précurseur’… regardons s’il n’y aurait pas notre intérêt, ou un rayon de lumière, à la droite de la statue de Ste Lucie !

Le Christ en Croix de Monseigneur Nicolas Pavillon

Justement… il y a bien à droite de la sainte (pour le visiteur) un tableau à contempler. A cet effet, il nous faudra bien tous les efforts miraculeux de Lucie pour nous permettre d’observer le grand tableau abrité dans cette chapelle, tant la pénombre y est pénible et la vision difficile pour discerner les détails de cette peinture assombrie par le temps et le manque d’entretien.
Il s’agit à nouveau d’un Christ en croix d’une représentation classique. Cette fois la scène est entourée d’une sorte d’ombre extrêmement sombre surtout composée, en arrière plan, de lourds nuages ténébreux. Vers le bas du tableau, on distingue à peine le profil d’un paysage montagneux à gauche et plat vers la droite. Au loin l’horizon se délimite par une teinte blafarde. Aucun personnage ne semble partager cette scène où le Christ auréolé lève son visage vers la gauche. Une remarque peut avoir son importance à propos des pièces de bois formant la croix : il semble que la partie verticale des bois soit ‘de bois mal ébranché’, c’est à dire une sorte de tronc d’arbre. Dans ce cas nous aurions ici un rappel d’un détail habituel accompagnant symboliquement la représentation de Marie-Madeleine en prière, dans une grotte, avec un crâne, un document et… toujours une croix de ‘bois mal ébranché’. Il est notoire que ce détail se retrouve souvent dans des représentations très particulières ayant attrait à notre recherche, la crucifixion de Ste Croix-en-Jarez (1280) par exemple. Mais si l’on regarde ce tableau du Christ en croix dans l’église d’Arques, nous n’y trouvons rien de plus qu’une manifestation d’un art religieux habituel… certes sous l’éclairage symbolique de Ste Lucie, mais sans plus !
Donc, hormis le fait que ce Christ soit intentionnellement seul sur sa croix et dans un éclairage très assombri, il nous faut alors ‘regarder’ vers le commanditaire du tableau. Rien à l’évêché de Carcassonne sur les peintures d’Arques ! Pourtant nous savons de source sûre que ce tableau fut commandité par… l’évêque Nicolas Pavillon d’Alet. On apprend encore qu’il en aurait commandé plusieurs de ce même modèle, à raison d’un pour chaque église sous son autorité… afin de ne pas y être dépaysé en retrouvant chaque fois le même Christ… ou pour souligner un Christ bien solitaire dans son obscurité ? Bien malin qui pourra répondre.
Pourtant, reprenons un peu cette commande intéressante. Nicolas Pavillon a pour neveu un certain Jean Pavillon qui est lui-même apprenti peintre de Reynaud Levieux. Il apparaît comme certain que l’évêque commanda à son neveu la série de tableaux du Christ seul sur sa croix… Jusque là tout est laconiquement normal. Mais suivons le cheminement et les fréquentations professionnelles de Reynaud Levieux :
En résumé, R. Levieux est lui-même de l’école de… Nicolas Poussin. La biographie de Levieux serait trop longue à présenter ici, aussi nous conseillons de lire le formidable ‘Reynaud LEVIEUX et la peinture classique en Provence’, d’Henri Wytenhove, où le lecteur retrouvera toute la vie et l’œuvre de ce peintre de l’école Poussin.
Brièvement, nous retiendrons qu’il consacre l’essentiel de sa peinture aux milieux cartusiens. Notons encore qu’il se trouve en Provence avec Poussin au moment où Polycarpe de la Rivière (Ste Croix-en-Jarez) y est aussi… qu’il affectionne de travailler sur les thèmes insolites de Ste Anne et des Anges, sur commandes expresses des pères chartreux. Nous retiendrons le tableau le plus curieux : ‘Thésée découvrant les armes de son père’ et nous remarquerons, tout de suite derrière Thésée, un gnomon identique à celui de l’église de saint Sulpice à Paris, doublé au 3ème plan par un autre rappel du sommet de ce monument… La biographie de ce peintre le montre sous influence directe de Poussin et ces détails illustrent la ‘trace du maître’ de façon bien distincte. De plus, Levieux fréquente les cabalistes du moment, dans des assemblées organisées par Christine de Suède chez Nicolas Mignard. C’est à ces réunions qu’il rencontre le père Athanase Kircher et a sans doute les premiers contacts avec P. de la Rivière et Peiresc. Ajoutons simplement ce détail de correspondance que lui adresse N. Poussin le 14 janvier 1643 et que Levieux note avoir reçu le… 17 janvier 1643 (on croit rêver !) : « pour enrichir les palais de nos rois et généralement tout ce que vous saurez qui pourra satisfaire la curiosité des esprits les moins déraisonnables de deçà »… il ne semble pas utile d’en ajouter plus sur le sujet.
Il est certain que Levieux éprouve une réelle sympathie pour son élève Pavillon qu’il appelle ‘fidèle garzon’… à tel point qu’à sa mort, il lui lègue «son lit, un peu de mobilier, sa pierre à broyer, ses couleurs et ses dessins ». Les différents commentaires retrouvés sur l’intimité (sans équivoque) qui lie les deux hommes montrent indéniablement que Levieux a amené Pavillon à rencontrer les mêmes milieux ésotériques et philosophiques que lui … L’élève hérita-t-il d’autres éléments et informations de son maître ? Il y a tout lieu de le croire selon les correspondances de Françin de Rouguet…

Thésée trouvant les armes de son père - LEVIEUX

De plus, le 17ème siècle était propice à l’éclosion des diverses sociétés que nous rencontrons chaque fois aux chapitres concernant la méridienne zéro (de paris). L’essentiel des personnages majeurs de cette affaire sont tous du même siècle, des mêmes milieux et sociétés ‘discrètes’… pourquoi Pavillon aurait-il été exclu de cette ligne de perspective ? .. surtout avec un oncle de la ‘pointure’ de monseigneur Nicolas Pavillon… évêque d’Alet !
Et tout à coup, ce second tableau dans l’église d’Arques nous offre une meilleure ‘vision’ de l’importance de ce lieu dans l’affaire qui nous concerne. Au passage nous aurons une pensée de remerciement pour Ste Lucie, patronne de la lumière et de la bonne vision… des œuvres obscures.
Nous nous dirigerons une prochaine fois vers un troisième lieu important de l’église d’Arques. A suivre, donc.