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Babaos
: une réalité fantastique derrière le légendaire |

Babaos
: le B.A. BA
Babaos ! Un nom qui, prononcé dans
la pénombre des veillées, a fait (délicieusement ?)
frissonner de peur des générations d’enfants turbulents
voués aux griffes et aux crocs du monstre par des générations
de parents tentant vainement de les assagir un instant.
Un nom, aujourd’hui réduit à attirer le touriste en
mal de pittoresque et de manifestations folkloriques à Rivesaltes.
Un nom qui fait rêver… Un monstre surgi de nulle part. Effrayant,
parce que meurtrier et insaisissable, ou parce qu’au visage trop humain
sur un corps de chimère?
Et si derrière la légende il y avait autre chose ? Une porte
vers un monde si proche, à nos pieds, et pourtant inaccessible ?
Une porte vers un ailleurs indicible que parfois emprunte le Babaos pour
venir hanter notre monde. Une porte des Enfers gardée depuis la nuit
des temps par des veilleurs. Des veilleurs qui, pendant des siècles,
se sont relayés, dans la tour des seigneurs de Périllos…
Les
légendes des Babaos et Babau
À notre connaissance, il existe au moins deux récits, comportant de nombreuses similitudes mais aussi d’importantes différences, consacrés à la légende du Babaos. Il existe la version du Babaos de Périllos, que, par commodité, nous nommerons désormais “Version de Périllos”. Une autre version de la légende est a la faveur des Rivesaltais. Pour la distinguer de la “Version de Périllos” nous la nommerons désormais “Version de Rivesaltes”.
À première vue, mais à
première vue seulement, nous sommes confrontés à deux
récits racontant une histoire assez similaire mais présentant
également, dans leur structure générale et leurs détails,
beaucoup trop de points contradictoires et inconciliables pour que l’on
puisse prendre l’une des deux versions pour un simple décalque
de l’autre.
Les deux histoires semblent mettre un point d’honneur, à partir
d’un même canevas de base, à broder leurs fioritures,
à s’animer d’une vie propre... L’un décrit
un monstre serpentiforme et ailé à visage humain, l’autre
une créature amphibie ressemblant à un iguane préhistorique…
L’un évoque une longue litanie de drames, l’autre des
ravages qui s’étendent sur guère plus d’une semaine...
L’un brosse une traque impitoyable de trois jours dans les montagnes
se terminant par la chute mortelle du monstre dans un gouffre insondable,
l’autre parle d’une chasse à l’affût en ville
où la créature, blessée à mort, ira pitoyablement
crever échouée sur les rives de l’Agly en aval de Rivesaltes…
Une
localisation très précise dans le temps et l’espace
Malgré
ces divergences de détail - que nous allons passer en revue et au
crible par la suite – les deux récits coïncident pourtant
de façon remarquable sur la datation, la localisation et le déroulement
d’une partie des évènements.
La “ Version de Périllos ” précise que le Babaos
a fait son apparition sur la lisière orientale des Corbières
peu après le départ du seigneur de Périllos, pour la
huitième et dernière croisade. En mars 1267, Louis IX est
à Aigues-Mortes avant d’appareiller pour la Sardaigne et, de
là, assiéger Tunis avant de succomber de la peste sous ses
murs. Le seigneur de Périllos peut très bien avoir rallié
l’armée du roi de France en Camargue. Ou avoir, vers 1275,
rejoint Guillaume de BEAUJEU, Grand Maître de l’Ordre du Temple,
et Guillaume de ROUSSILLON pour la défense désespérée
de Saint Jean d’Acre. On peut donc dater les exactions du Babaos dans
la période s’étendant de 1267 à 1291 (prise de
Saint-Jean-d’Acre par les mamelouks).
La “ Version de Rivesaltes ” est encore plus précise
puisque la première attaque du Babau est mentionnée dans la
nuit du 2 au 3 février 1290 ! Précision trop remarquable pour
être crédible ? Ou pour ne pas dissimuler une information capitale
? Nous y reviendrons en son temps. On remarque une confusion : en 1290,
le monarque régnant sur le comté de Roussillon ne peut être
Jacques II de Majorque né à Catane en 1315… mais son
grand-père Jacques Ier, contemporain de son frère aîné
Pierre III d’Aragon dont nous ferons plus amplement la connaissance
au moment opportun. De toute façon, décrire Rivesaltes connaissant
une période de paix sous leurs règnes est une douce illusion…
À notre avis, et nous nous en expliquerons longuement par la suite,
il faut également prendre en considération un troisième
élément de datation : l’étrange expédition
solitaire du roi Pierre III d’Aragon au sommet du mont Canigou en
1285 où il rencontra un dragon surgissant de l’Etang Noir.
Lac qui est la porte vers un mystérieux palais souterrain occupé
par de non moins mystérieux démons…
Comme toute tragédie classique qui se respecte, la légende
du Babaos répond à l’unité de temps, de lieu
et d’action. Sur une période d’une vingtaine d’années,
dans une région bien localisée et délimitée,
un monstre nommément désigné a laissé sa trace
de sang et de larmes. Et un héros, lui aussi identifié, a
mis fin à ses terribles méfaits : le seigneur de Périllos
et de Fraisse. Dans la “ Version de Rivesaltes ” c’est
Galdric Trencavent, dont le carnaval fera un géant affublé
d’une femme : Radegonda. Epouse qui, comme par hasard, porte le patronyme
d’une sainte sauroctone bien connue pour avoir délivrée
sa bonne ville de Poitiers de la Grande Goule et dont le nom est l’anagramme
de DRAGONE !
Une
approche cryptozoologique du Babaos
Avec deux énormes monstres prédateurs
et contemporains, bien qu’apparemment très différents,
hantant la même contrée il y a manifestement pléthore…
Plusieurs hypothèses sont alors envisageables. La plus simple, et
bien sûr la plus prisée par les rationalistes, consiste à
ne voir là que surenchères de Tartarins des Corbières,
imagination de plumitifs locaux et tentative habile de récupérer
à son profit exclusif la gloire d’avoir occis un monstre forcément
imaginaire puisque les dragons n’existent pas, du moins pas plus que
les météorites avant le début du XIXe siècle…
Partisan de “l’évhémérisation” à
outrance Jean Abélanet fait du tueur du Babaos le monstre lui-même
! Sa démonstration, si elle a le mérite d’apporter de
nouveaux éléments et de clarifier bon nombre de points, a
malheureusement le défaut majeur de ne rien expliquer ! On ne comprend
pas pourquoi le chef d’une bande de maraudeurs pendu à Rivesaltes
sur le lieu de ses crimes se transmute en héros, comment ses méfaits
furent attribués à un iguane de la taille d’une baleine
et ce que viennent faire dans ce bazar surréaliste quelques côtelettes
géantes conservées à titre de reliques…
Tenter,
dans ces conditions, de vouloir dresser un portrait-robot fiable à
partir du signalement de fantômes folkloriques aussi dissemblables
au premier abord relève de la gageure !
Si l’on adopte une démarche cryptozoologique, on peut admettre
qu’une même créature inconnue ait été observée
dans des contextes et des milieux bien spécifiques par des témoins
qui, sous le coup d’une émotion bien légitime, ont retenu
certains détails et, involontairement, en ont occulté d’autres.
La même créature peut aussi avoir été épiée
à des stades différents de sa métamorphose : si une
chenille est un papillon en devenir, elle n’en présente pas
moins un aspect bien différent de sa forme définitive. Il
se peut également que l’on soit en présence d’un
couple de créatures, présentant de grandes différences
physiologiques et/ou comportementales ; le monde animal nous en montre de
nombreux exemples.
D’ailleurs, à l’étude attentive du dossier, il
semblerait bien que l’on se trouve en présence de plusieurs
créatures similaires évoluant, sur de longues périodes,
dans les Corbières, le Roussillon et la Catalogne. Créatures
qui semblent être des parents d’autres “ monstres ”
au signalement proche fréquentant d’autres régions du
monde. On ne peut plus alors évoquer un monstre unique et donc forcément
mythique, puisque sans généalogie et surgissant brusquement
du néant. On est face aux représentants d’une espèce
(ou de plusieurs espèces apparentées) fréquentant le
même biotope dans la même région et ayant un comportement
similaire et cela pendant des siècles. Même l’apparition
soudaine du Babaos vers la fin du XIIIe siècle peut s’expliquer
logiquement. Bien que vivant à peu de distance des humains, son monde
habituel interfère rarement avec celui-ci. De plus, sa présence
– ou celle de créatures très proches – est signalée
dans la même région en d’autres époques. Ainsi,
concernant Périllos, le religieux Marius Cornellas Naquote, dans
un écrit de 1583, mentionne une créature de ce genre identifiée
comme “une serpente monstrueuse et fétide issue des amours
d’un ‘Draco Volans’ et d’une des fées du
lieu”. Progressivement, le mythe s’estompe légèrement
au profit de la zoologie.
Le
portrait-robot du monstre
Les
deux versions sont unanimes : on est en présence d’une créature
gigantesque. Dans la “Version de Périllos”, le monstre
est décrit comme un monstrueux serpent ailé à visage
humain. On peut ainsi, à priori, exclure toute confusion, toute interprétation
erronée à partir d’observations réelles, mais
plus ou moins confuses, d’animaux parfaitement connus.
Le serpent volant aurait
pu être l’observation de la chute d’un reptile grimpant
aux arbres et pouvant donc en dégringoler dans ce qu’un observateur
en proie à une forte émotion pourrait prendre pour un “vol
plané”. Plusieurs espèces fréquentant le littoral
méditerranéen peuvent faire des candidats acceptables : Elaphe
longissima (couleuvre d’Esculape) ou Coluber viridiflavus (couleuvre
verte et jaune). D’autres font des reptiles volants plus convaincants
comme Chrysopelea ornata (serpent doré des arbres) ou Draco dussumuieri
(un lézard dont les côtes forment le squelette mobile des “ailes”,
déployées sous la forme de grands lobes cutanés de
part et d’autres des flancs de l’animal), mais présentent
l’inconvénient irrémédiable de ne fréquenter
que le sud-est asiatique pour l’un et l’Inde pour l’autre…
Par sa taille qui peut avoisiner les 2 mètres (certains témoignages
crédibles laissent envisager une longueur de 3 mètres) la
couleuvre de Montpellier est une postulante très qualifiée
à l’emploi de Babaos… Sauf qu’elle ne possède
pas d’ailes, ni de visage humain et n’intègre pas bétail
et bergères à son régime alimentaire…
Les trois espèces de chauve-souris hématophages connues n’ont
rien de reptilien, ne présentent guère un profil d’Homo
sapiens et, même si elles peuvent être de bonne taille, elles
sont toutes confinées au cône sud-américain.
Le lézard commun ou même certaines variétés de
grands varans ne font guère, eux non plus, des suspects très
consistants.
À la vue des reliques exhibées comme provenant de la dépouille
du monstre toute identification avec une espèce animale connue est
impossible : la côte qui orne aujourd’hui l'office municipal
du tourisme de Rivesaltes et qui fut pieusement conservée pendant
bien des générations à l’église Saint
André mesure 2,18 m ! Il faut se résoudre à envisager
un monstre à proportion de l’os…
Ou y regarder de plus près…
En fait, il s’agit – comme d’ailleurs à Prats-de-Mollo
- d’une vulgaire côte de baleine. Ainsi que l’explique
Jean Abélanet, les échouages de cétacés ne sont
pas exceptionnels sur les plages du Roussillon. En 1828, un baleinoptère
rorqual venu finir ses jours sur le sable de Saint-Cyprien, aux côtes
d’une dimension comparable à l’os présumé
du Babau de Rivesaltes, offrait une longueur totale de 25,60 m et une circonférence,
au niveau du thorax de 11,20 m…
Le
Babau de Rivesaltes est décrit comme faisant entre 80 et 100 pams.
L’empan est une ancienne unité de mesure traditionnelle basée
sur la largeur de la paume d’une main humaine, et variant de 22 à
24 cm. La créature observée par les Rivesaltais avait donc
une taille oscillant entre 17,60 et 24 m ! Dimension très proche
de celle du rorqual précédemment cité. À titre
de comparaison, rappelons que le plus grand mammifère terrestre,
l’éléphant d’Afrique, mesure environ 5 m de long,
entre 2 et 3,5 m de haut pour un poids moyen de 4,5 tonnes. On a ainsi une
idée des dimensions colossales du Babau : un petit troupeau de pachydermes
à lui tout seul !
Un Babau ou un Babaos de cette taille serait une monstrueuse impossibilité
zoologique, pour ne pas dire physiologique ! Muni d’ailes en proportion
d’un tel corps, le Babaos aurait dû avoir l’envergure
d’un B52… Et aurait été bien incapable de faire
décoller une pareille masse ! En eut-il été capable
par un miracle aéronautique déjà à l’actif
du hanneton (qui, si l’on en croit les lois de l’aérodynamique,
ne devrait pas pouvoir voler) que l’énergie indispensable à
une telle prouesse aurait été faramineuse. Et ce n’est
sûrement pas en croquant bétail, marmots et bergères
seulettes qu’il aurait accumulé les calories nécessaires
à l’entretien d’un tel organisme. Sauf à décimer
la population du Roussillon… Ce qui aurait, au moins, laissé
des traces dans les archives et - surtout - la démographie locale
!
Le modèle amphibie de la "Version de Rivesaltes" n’est
guère plus crédible : le tirant d’eau que nécessite
les évolutions aquatiques d’un tel monstre excède les
dimensions de l’Agly. Une créature de la taille d’une
baleine n’aurait pas pu franchir les portes de la cité, à
plus forte raison une poterne ou un regard d’égout ! Une créature
capable d’abattre une muraille et d’ébranler trois maisons
pour ne s’emparer que d’une demi-douzaine d’enfants en
bas âge SANS ETRE VU est un fantôme de Tyrannosaure obèse
et passe-muraille ! En clair : une pure invention littéraire.
Souvenons-nous de quelques détails
intrigants. On décrit le bouillonnement de l’onde quand le
monstre remonte l’Agly, l’eau ruisselant en cascade de ses flancs,
son piétinement, sa taille titanesque… Or, quelques jours auparavant,
le Babau avait été d’une discrétion exemplaire
jusqu’à ce qu’il se comporte en bulldozer accro à
la chair des petits enfants… Personne ne l’avait vu et surtout
entendu. Car, en pleine panique et par des NUITS D’HIVER SANS LUNE,
être capable de donner une estimation réaliste des dimensions
d’une créature inconnue en mouvement est une gageure ! Tout
zoologiste vous confirmera la difficulté qu’éprouve
l’immense majorité des témoins à fournir une
description objective et surtout une appréciation fiable des dimensions
des animaux qu’ils observent et cela même dans de bonnes conditions.
L’avocat du diable pourra toujours objecter qu’une fois mort
et échoué à Ortolanes, le Babau pouvait être
mesuré tout à loisir et sans risques. Encore que le récit
– tartarinesque – de la découverte de son cadavre soulève
quelques questions gênantes. Les monstres étaient donc si courants
à l’époque dans la région qu’il faille
une identification dans les règles par des témoins oculaires
pour être sûr d’être en présence de la bonne
dépouille ? N’était-il pas plus simple pour s’en
assurer de vérifier si le monstre avait un carreau d’arbalète
planté dans le gosier ?
Ne
laissons pas les côtes de côté !
Mais alors que viennent faire ces côtelettes
de cétacés dans une histoire de serpent volant ? Que l’échouage
de baleines sur les côtes suscite émotion, interrogations et
intérêt, quoi de plus naturel ? Que l’on y voit la dépouille
de la baleine de Jonas, du Léviathan ou de quelques autres monstres
bibliques ou mythologiques, là encore, la chose est compréhensible.
Que l’on fasse de ces restes énormes les reliques démesurées
de créatures antédiluviennes et qu’on les conserve pieusement
dans des sanctuaires, pourquoi pas…
Sauf que…
On ne trouve pas ces reliques dans des églises du littoral où,
logiquement, elles devraient être. On voit mal des gens de mer, superstitieux
comme tous ceux qui vivent durement au plus près d’une Nature
aussi généreuse que parfois terrifiante, ne pas conserver
pour eux-mêmes ces reliques et les traditions qui s’y rattachent
nécessairement.
Bizarrement, les lieux qui abritent ces étranges témoins ne
possèdent aucune tradition à leur sujet, comme à Prats-de-Mollo,
ou bien les attribuent, comme à Rivesaltes, aux restes d’un
monstre terrestre qui n’est en rien rattaché au monde marin…
Et les traditions qui rendent compte de leur existence et de leur signification
les attribuent unanimement à la dépouille d’une créature
ailée tuée par le seigneur de Périllos…
De quoi alors témoignent ces reliques ? Quels sont réellement
leur signification, leur sens ? Nous y reviendrons longuement quand nous
explorerons certains jeux de pistes dans les autres parties de notre étude.
Si, malgré l’absurdité de la chose, la tradition s’obstine
à associer ces os de baleine au Babaos, c’est sûrement
pour une bonne raison. Par leur taille et leur aspect, les côtes de
ces cétacés peuvent rappeler fortement un aspect caractéristique
du monstre, sinon elles n’auraient jamais été associées
à lui. Nous verrons tout à l’heure que l’on a
probablement remplacé, par suite de la disparition des véritables
restes au cours des siècles (ou de leur opportune occultation), ceux-ci
par d’autres offrant, par leur taille et leur aspect, une certaine
similitude avec ceux du monstre. Les dimensions impressionnantes des reliques
originelles n’autorisaient que peu de substituts possibles et crédibles.
Il se peut que le choix d’os de baleine réponde aussi à
des considérations ésotériques sur lesquelles nous
reviendrons plus tard.
Le
portrait-robot d’un serial killer
Attachons-nous maintenant à l’étude
du comportement de notre monstre. On est en présence d’un grand
prédateur nocturne. Le Babaos se met en chasse dès la tombée
de la nuit. Le Babau, lui, attaque toujours de nuit et il a “des yeux
ronds énormes, brillants et démoniaques comme ceux d'un chat”
typiques des créatures nocturnes et nyctalopes.
Il ne craint guère l’homme : il s’en nourrit même
! Peu de prédateurs mettent délibérément l’homme
à leur menu ; la plupart l’évite, car ce sont eux qui
finissent généralement dans son assiette ou empaillés
dans son salon. Il est intelligent, rusé et prudent : malgré
les efforts des autorités et les récompenses, on est incapable
d’en venir à bout. Les massacres se poursuivent inexorablement
pendant des années.
Comme
tout bon prédateur, il applique à la lettre la loi du moindre
effort et celle de la conservation de l’énergie. Il s’attaque
aux proies les plus faciles : animaux domestiques, jeunes enfants ou bergères
égarées.
La description de ses chasses nocturnes dans la “Version de Rivesaltes”
relève du Grand Guignol ! Un monstre d’une telle taille, qui
agrandit le “Forat Del Forn”, écroule des murs, fait
un bruit d’enfer, au point de faire penser à un tremblement
de terre, ne se contente pas de six bébés ou petits enfants
en guise de trophée de chasse. C’est beaucoup d’efforts
et de risques insensés pour s’offrir seulement un amuse-gueule
! Aucun prédateur digne de ce nom n’aurait un comportement
aussi aberrant.
La légende enjolive les faits, abuse des effets dramatiques. Une
créature nocturne s’introduisant sans bruit, sans se faire
repérer dans Rivesaltes est bien plus crédible. Le Babau a
dû agir comme un fauve africain qui pénètre nuitamment
dans un enclos à bétail protégé par une clôture
d’épineux ou dans un village ceint d’une palissade. Il
s’efforce de pénétrer le plus discrètement possible
dans ce vaste garde-manger tentateur et là, il s’attaque uniquement
aux proies les plus petites, les plus faibles, donc les plus faciles à
chasser, à tuer et à emporter… Une fois dans la place,
le Babau s’attaque à des enfants, parce qu’ils offrent
peu de résistance et sont d’un transport aisé…
Ses activités cynégétiques dans le bourg sont fatalement
bruyantes et attirent rapidement du monde. Il est alors temps pour lui,
après s’être rassasié, de déguerpir le
ventre plein ou de partir en transportant une proie pas trop encombrante
ni lourde pour ne pas mettre sa sécurité en danger lors de
sa retraite...
La
chasse au Babaos
Dès son retour de croisade, le sire
de Périllos se met aussitôt en chasse. “Il s’équipa
de trois chiens et de trois serviteurs puis poursuivit trois jours durant
l’épouvantable créature.” Pendant des années,
malgré les récompenses et les efforts des autorités,
on est arrivé à aucun résultat tangible. Aux grandes
expéditions cynégétiques, aux battues mobilisant toute
la population de la contrée, il préfère un petit commando
léger et très mobile pour traquer la créature. Après
des années de chasse infructueuse, en trois jours, il repère,
traque et tue le monstre…
Le seigneur de Périllos se comporte en chasseur de gros gibier chevronné,
sa technique de chasse s’avère redoutablement efficace. A-t-il
déjà quelque expérience de la chasse au monstre ? Ou
dispose-t-il aussi de quelque information précise sur la nature,
les habitudes, la tanière du monstre ? Une tradition familiale, des
secrets précieusement conservés par des lignées de
“veilleurs”, des cénacles “d’initiés”
?
Apparemment, les ailes du Babaos ne lui
permettent pas de s’enfuir… à tire d’ailes ! Peut-être
même ne s’avèrent-elles utiles que pour le vol plané
sur de courtes distances, de courts déplacements évoquant
plus des bonds, une médiocre sustentation provisoire. À moins
qu’il ne s’agisse d’excroissances, d’ailes reliques
sans grande utilité, ni efficacité pour le vol… En tout
cas, jamais le Babaos ne pourra semer ou même distancer ses poursuivants
qui finissent par l’acculer au bord d’un précipice, nouvel
indice de son peu d’aptitude aux manœuvres aéronautiques
même désespérées…
L’emploi de trois chiens est également révélateur.
S’ils sont efficaces pour débusquer et faire décoller
une compagnie de perdreaux ou rapporter le gibier abattu, des chiens de
chasse ne risquent guère d’inquiéter une créature
puissamment armée et cuirassée de la taille d’une baleine,
ni suivre longtemps la piste d’une créature volante. À
moins bien sûr, de comprendre que le Babaos, tout en étant
un redoutable prédateur de grande taille, avait des dimensions moins
terrifiantes que celles que lui prêtaient complaisamment les Nemrod
de courtine de Rivesaltes ; et, malgré la présence d’appendices
évoquant des ailes, une rédhibitoire incapacité à
voler l’obligeant à laisser au sol les traces olfactives de
son passage.
"Au
troisième crépuscule la bête décida d’affronter
le guerrier qui dut lui décocher trois carreaux d’arme pour
la blesser à mort.”
Pour venir à bout d’un prédateur aérien - si
toutefois le Babaos en avait été un - l’embuscade auprès
d’un appât ou de son gîte est la meilleure technique.
Le tir en plein vol, surtout avec une arbalète, requiert la réunion
de beaucoup plus – de beaucoup trop - de paramètres favorables
: un vol en basse altitude, une bonne visibilité (guère évident
avec un prédateur nocturne !), une grande dextérité
dans le maniement de l’arme et une très grande expérience
dans le tir sur cible mouvante (il faut tenir compte du déplacement
de la cible, de possibles changements inopinés de cap, de la dérive
due au vent, etc.) et énormément de chance pour loger trois
carreaux d’arbalète mortels sur un Babaos poussant la complaisance
jusqu’à rester à portée du tireur tout le temps
nécessaire… Car l’arbalète est une arme lente
: les modèles sophistiqués du XIVe siècle ne permettent
que d’envoyer deux carreaux à la minute contre une douzaine
de flèches pour un archer !
Le choix de cette arme par le seigneur de Périllos est un précieux
indice. L’arbalète était déjà connue depuis
les premières croisades, ce n’est donc pas la dernière
arme secrète à la mode surgie des sables d’un Moyen-Orient
toujours présenté comme la patrie des armes aussi meurtrières
que mirobolantes. Un manuscrit de la Bibliothèque Nationale (Histoire
du roi Artus n° 342) de la fin du Xe s montre, dans une de ses vignettes,
deux arbalétriers à pied tirant contre les remparts de la
ville de Tyr. Si elle est lente, en revanche, elle est excellente tant par
la justesse de son tir que par sa puissance de projection. Bref, c’est
l’arme idéale pour un tir en toute sécurité…
Si on a pris ses précautions pour prévenir une attaque désespérée.
Les trois chiens et les trois serviteurs (équipés d’épieux
?) du seigneur de Périllos devaient contenir la créature pour
lui laisser le temps de décocher ses traits mortels.
Le seigneur de Fraisse et de Périllos de la “Version de Rivesaltes”,
s’il privilégie la chasse à l’affût au moyen
de la technique bien connue de la chèvre (ici un malheureux pourceau),
utilise la même arme (probablement pour les mêmes raisons) et
se tient prudemment à l’abri des remparts de la ville.
On notera d’ailleurs avec intérêt l’absence presque
totale d’éléments religieux dans les deux versions de
la légende : on y mentionne juste une procession – d’ailleurs
annulée en raison de l’attaque nocturne du Babau ! –
qui sert de repère temporel. Contrairement aux règles du genre,
on n’a pas droit au monstre diabolique surgi de l’Enfer dévastant
les églises, dévorant les vierges, mettant à sac la
contrée et à l’épreuve la foi des chrétiens.
Il n’y a pas le moindre saint, évêque, abbé, ou
même moinillon pour faire fuir et mettre hors d’état
de nuire le Malin incarné en monstre abominable au moyen d’eau
bénite, de prières, de saintes reliques…
Il n’y a même pas de héros chevaleresque, se recommandant
des saints sauroctones, se plaçant sous la protection de la sainte
Eglise, invoquant la Vierge… Il n’est même pas juché
sur un blanc destrier, perforant de sa lance un dragon allant faire subir
les derniers outrages et une visite de son appareil digestif à une
noble vierge. La récompense promise semble bien sonnante et trébuchante
: on est loin de la main d’une gente damoiselle promise aux crocs
du monstre.
Le seigneur de Périllos ne s’encombre pas de bénédictions,
de reliques, d’actions de grâce mais d’une bonne arbalète
et, soit d’une petite troupe de traqueurs, soit d’un appât
alléchant et d’une bonne position de tir. C’est nettement
moins édifiant et romantique, mais c’est surtout beaucoup plus
réaliste. Par sa sobriété, son dépouillement
grandiose, la “Version de Périllos” atteint à
l’épique. Il parvient à l’essence du mythe en
peu de lignes… et entre les lignes. Le factuel est dit, l’essentiel
est là… À nous de décrypter.
Le
mystère des trois côtes
Pourquoi
revenir avec trois côtes et pas la tête ou la queue ? Si le
seigneur de Périllos met trois jours pour descendre au fond de l’abîme,
on imagine l’état de décomposition avancé du
Babaos, déjà bien abîmé par la chute, quand il
doit entreprendre la remontée avec son trophée… S’il
explore l’intérieur de la terre et y découvre le cadavre
du monstre, son état ne devait guère être plus engageant…
La queue ? Des édiles soupçonneux pourraient craindre une
supercherie, un montage habile réalisé, par exemple, avec
une énorme couleuvre de Montpellier. Et s’agit-il d’une
relique suffisamment “parlante” ?
La tête ? Était-elle, après avoir dégringolée
au fond du gouffre, suffisamment présentable, reconnaissable ? Ou,
au contraire, n’était-elle justement par trop présentable
? Un peu trop humaine pour ne pas provoquer de malaise, d’interrogations
? La terreur vient de ce que l’on ignore… Mais aussi parfois
de ce que l’on devine, l’on pressent… Le presque humain
(ou l’au-delà de l’humain) n’est-il pas plus effrayant
que l’animalité même poussée au paroxysme du monstrueux
? L’indicible trouble du sphinx ne provient-il pas de son torse et
de sa tête de femme greffés sur une terrifiante chimère
?
Et cela sans même parler du poids de la queue ou de la tête.
L’aile est bien plus caractéristique du caractère particulier,
pour ne pas dire monstrueux, surnaturel de la créature. Il est vrai
qu’elle est plus légère, mais aussi plus encombrante,
à moins qu’on puisse la “ replier ”. Elle se conserve
aussi beaucoup mieux et permet plus facilement une répartition des
“reliques”.
La mention des côtes doit-elle alors
se comprendre comme dans le récit de la naissance de l’Eve
biblique ? Une Eve tirée, non pas d’une côte d’Adam,
mais de son côté ? Les trois côtelettes du Babaos seraient
alors trois éléments tirés du côté, du
flanc de la créature.
Quels éléments ayant approximativement la taille d’une
côte de cachalot peut-on trouver sur le côté du Babaos
sinon les “doigts” gigantesques assurant l’ossature d’une
aile membraneuse ressemblant à celle d’une chauve-souris ou
d’un lézard volant ? Le Babaos ressemblant alors beaucoup (mis
à part le visage humain) au dragon terrassé par Saint Georges
peint par Paolo Uccello : un monstre au corps serpentiforme, aux puissantes
pattes griffues et aux ailes membraneuses et ocellées à trois
doigts…
Un
gouffre ou la tanière du monstre ?
Mortellement
touchée (?), la créature s’engloutit dans un gouffre
si profond que trois jours furent nécessaires au sire de Périllos
pour arriver à la dépouille "dont il remonta trois gigantesques
côtelettes en témoignage de son combat”.
Trois jours ! Un gouffre d’une telle profondeur abyssale devrait avoir
laissé des traces dans la mémoire collective et la microtoponymie
locale. On peut comprendre qu’un homme prudent ait pris son temps
et le maximum de précautions pour descendre dans un précipice.
Mais une telle durée fait soupçonner une autre possibilité
: par gouffre, il faut peut-être comprendre monde souterrain…
Grièvement blessé par les carreaux d’arbalète,
le Babaos se réfugie dans le monde subterrestre dont il est originaire.
Le seigneur de Périllos l’y traque alors pendant trois jours.
Ou y erre tout ce temps avant de l’achever et/ou de retrouver la sortie
vers le monde des hommes.
Hypothèse absurde ? Mais, s’il n’est pas une créature
imaginaire, le Babaos doit bien venir de quelque lieu même s’il
semble surgi de nulle part ! On peut toujours invoquer les mânes de
Charles Fort et sa collection aussi extravagante qu’incontestable
d’apparitions et de disparitions mystérieuses d’animaux
incongrus comme les grands félins hantant le Surrey.
Avant
d’envisager l’espace ou une autre dimension, scrutons la Terre…
Peu de milieux s’offrent à nos recherches : seulement la mer
et la terre ferme. Rien ne rattache notre monstre à l’élément
marin… Si ce n’est quelques os de baleine pieusement conservés,
une créature qui semble remonter le cours d’un fleuve côtier
et qui vient misérablement crever sur ses berges… La terre
est bien plus prometteuse : le seigneur de Périllos n’est pas
le capitaine Achab mais sa détermination est aussi farouche. Il traque
le Babaos au milieu de son “théâtre d’action”
habituel : les montagnes. Les gouffres insondables sont rares en plaine
du Roussillon. La vicomté de Périllos est une région
escarpée, sauvage et Rivesaltes n’en est guère éloignée.
Comme nous le verrons abondamment dans la seconde partie de notre étude,
des créatures bien proches du Babaos fréquentent, elles aussi,
les zones montagneuses et se montrent aussi farouches et redoutables.
Et ces montagnes, on peut les observer des courtines du château d’Opoul.
Au sud, au-delà la plaine du Roussillon, brille la couronne de neiges
ceignant les hauteurs du massif du Canigou. Sur la montagne sacrée
des Catalans, faisant l’objet d’un respect mêlé
d’effroi des paysans, vivent des “esprits malins”, des
“démons” hantant la mystérieuse Cuitat de Balaig
qui se cache au fond des eaux de l’étang de même nom.
La légende raconte aussi que ces murs abritent un trésor fabuleux
confié à la garde d’un “terrible dragon”.
Monstre qui pourrait bien être le Cerbère de service commis,
par la fée Palestine, à la protection du trésor de
son père le roi Elinas d’Albanie. Trésor qui ne peut
être conquis de haute lutte que par un de ses descendants, rejetons
presque humains de la fée Mélusine son autre fille. La belle
Mélusine, mère des Lusignan qui furent rois de Chypre, d’Arménie
et de JERUSALEM. Mélusine qui, tous les samedis, se transformait
en une créature mi-femme et mi-serpent et qui, lorsque son secret
fut révélé au monde, disparut de son château
sous la forme d’un dragon ailé…
Patience, bientôt nous irons à la rencontre de la “cousine”
du Babaos… donc... à suivre!
Dominique Setzepfandt