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| Saint Georges et le Dragon |
Le
roi de Silène, en Lydie, toucha un jour au fond du désespoir.
Un dragon ravageait ses terres depuis ce qui lui semblait être une
éternité et avait dévoré tous les enfants du
royaume; il ne lui restait plus que sa propre fille à lui offrir
pour apaiser sa faim...
Le montre - un énorme dragon à la longue queue sinueuse, au
corps recouvert d'écailles de crocodile vert olive- avait surgi des
immenses marécages de Silène des années auparavant
et avait aussitôt semé la dévastation, en répandant
sur la contrée des nuages de vapeur pestilentielle qui rendaient
aveugles tous ceux qu'ils touchaient.
Pour essayer de sauver leurs récoltes, les paysans de la région
l'avaient pendant longtemps nourri en lui offrant quotidiennement deux moutons.
Mais, un jour, ils n'avaient plus eu de moutons, et le dragon avait recommencé
à détruire leurs cultures avec son haleine empoisonnée.
Le roi, ne sachant plus que faire et espérant qu'un miracle viendrait
bientôt le débarrasser de la bête, avait consenti à
ce qu'un enfant lui soit livré chaque jour pour apaiser son insatiable
appétit.
Mais les semaines puis les mois s'écoulèrent sans qu'aucun
miracle se produise. Et le jour fatidique arriva où, tous les enfants
du pays ayant disparu, le roi dut consentir à sacrifier sa propre
fille, la princesse Alcyone. Un matin, elle fut attachée à
un pieu en bois, à proximité des marais, et livrée
sans défense à l'horrible créature. En l'abandonnant
ainsi, ni le roi ni ses sujets atterrés ne pouvaient imaginer que
le miracle pour lequel ils avaient tant prié était sur le
point de se réaliser...
Alcyone était liée à son poteau depuis quelques minutes
quand un grondement terrifiant se fit entendre. Croyant sa dernière
heure venue, elle pâlit de frayeur, mais s'aperçut bientôt
que le bruit venait de la plaine qui se trouvait derrière elle, et
non des marécages auxquels elle faisait face.
Tournant la tête pour découvrir l'origine de ce bruit, elle
vit un chevalier de haute taille, portant un plastron orné d'une
croix écarlate. Il avait mis pied à terre et se dirigeait
vers elle, brandissant une longue lance et un bouclier arborant également
une croix rouge.
La princesse lui expliqua rapidement à quel horrible sort elle était
promise, et le chevalier lui révéla en quelques mots qu'il
s'appelait Georges, qu'il était né en Cappadoce, dans l'est
de la Turquie, et qu'il avait servi dans l'armée romaine avant de
se convertir au christianisme. Depuis sa conversion, ajouta-t-il, il se
consacrait au service de Dieu, répandant Sa parole partout où
il passait.
Incarnation du Mal, le dragon représentait tout ce qu'il s'était
juré de combattre et d'anéantir, aussi, sans écouter
les protestations d'Alcyone, qui le pressait de s'enfuir tant qu'il le pouvait
encore, la détacha-t-il vivement et demeura-t-il auprès d'elle,
prêt à affronter son monstrueux adversaire. Il n'eut pas à
attendre bien longtemps.
Brusquement,
un long cou reptilien surmonté d'une tête énorme se
dressa au-dessus des roseaux, puis la bête s'avança révélant
un corps massif, porté par quatre solides pattes, et une queue interminable
qui battait furieusement l'eau.
Au cours de ses nombreux voyages dans des contrées assez étranges,
Georges avait vu toutes sortes de créature sinistres et maléfiques,
mais aucune ne lui avait jamais inspiré autant de dégoût
que le dragon de Silène.
Couvert d'une écume nauséabonde qui ruisselait sur ses écailles
d'un vert livide, le monstre ressemblait à une énorme masse
de viande putride. Détournant la tête pour se préserver
de la vue et de l'odeur d'une telle horreur, mais bien déterminé
cependant à la faire disparaître de la surface de la Terre,
Georges leva sa lance et était sur le point de la plonger dans la
gorge du dragon, quand deux ombres situées à la base du cou
de la bête et qu'i n'avait pas encore remarquées se déplièrent
soudainement devant lui.
Un instant plus tard, le chevalier se trouva pris dans un tourbillon d'yeux
enflammés. Partout où il regardait, il les voyait luire et
le fixer sans ciller, captant implacablement son attention et son énergie.
Mobilisant toutes ses forces, il leva de nouveau le bras et enfonça
son arme au milieu de cette sarabande infernale. Un cri terrible déchira
l'air, et les yeux disparurent aussi soudainement qu'ils étaient
apparus.
Sortant enfin de sa torpeur passagère, Georges vit le montres gisant
sur le sol, toujours vivant mais mortellement touché, la lance fichée
dans sa nuque. Son corps inanimé était recouvert, comme par
un nuage, de deux ailes membraneuses immenses, portant les taches brillantes,
pareilles à des yeux, qui avaient failli l'hypnotiser. Avec l'aide
d'Alcyone, il attacha très solidement le dragon à son destrier,
puis tous deux regagnèrent le château royal en traînant
le monstre derrière eux.
Le roi et ses sujets, ne se tenant plus de joie à la vue de la bête
malfaisante enfin prisonnière, promirent de se faire baptiser sur-le-champ
et de se convertir au christianisme si le jeune homme consentait à
tuer leur ennemi. Georges décapita donc la créature qui les
avait si longtemps terrorisés, puis, après avoir pris congé
de la princesse, il reprit la route aventureuse qui devait le conduire un
jour au martyre.
Des siècles plus tard, il fut adopté par une armée
de croisés comme le patron de leur nation et devint alors le saint
protecteur de l'Angleterre.