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| Barrès sur la colline inspirée |
«
... Il est des lieux qui tirent l'âme de sa léthargie, des
lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de
toute éternité pour être le siège de l'émotion
religieuse. Nous y éprouvons soudain le besoin de briser de chétives
entraves pour nous épanouir à plus de lumière... Ils
nous font admettre insensiblement un ordre de faits supérieurs à
ceux où tourne à l'ordinaire notre vie. Ils nous disposent
à connaître un sens de l'existence plus secret que celui qui
nous est familier... Seuls des yeux distraits ou trop faibles ne distinguent
pas les feux de ces éternels buissons ardents. Pour l'âme,
de tels espaces sont des puissances comme la beauté ou le génie.
Il y a des lieux où souffle l'esprit. »
Maurice Barrès
Cet acte de foi, que Barrès plaça tout au début de
sa Colline inspirée, impose à l'esprit ses périodes
rythmées lorsqu'au sortir de Vézelise, petite ville enfouie
jusqu'au faîte de son clocher pointu dans un brutal affaissement de
terrain, on regagne les rebords du plateau et que surgit soudain, parmi
les solitudes agricoles du Xaintois, la miraculeuse apparition de la colline
de Sion. Dans une plaine, livrée aux plus molles ondulations, brusquement
elle émerge, isolée de toute part. Voilée à
l'ordinaire par les humides brumes du pays lorrain, sa silhouette abrupte,
et qui s'affine vers le ciel, semble un Mont Saint-Michel dont on aurait
rasé la crête. Car, tout à coup, l'effilement de la
falaise se fige en un plateau boisé, profilant seulement vers le
ciel quelques mètres d'un grêle clocher, bizarrement contourné,
aux allures de pagode.
La subite révélation de cette sorte d'autel dressé
au milieu des prairies et des champs ne manque pas de surprendre et d'émouvoir.
On ressent, après Barrès, que cette présence inattendue
« jette sur une terre toute livrée aux menus soins de la vie
pratique un soudain soulèvement de mystère et de solitaire
fierté ». Et cependant cette faible éminence, lorsqu'on
ignore son passé et que l'œuvre barrésienne vous demeure
étrangère, peut, après quelques secondes, ne pas sembler
digne de retenir plus longuement le regard. Et on continue sa route. Alors,
quelques centaines de pas au delà, la colline se dévoile tout
entière en sa forme de fer à cheval ou encore de demi-lune.
Jusqu'alors, on n'avait aperçu qu'une des cornes du croissant : celle
qui porte Sion et son sanctuaire. A l'autre extrémité du long
mouvement de terrain, surgit maintenant dans le ciel la ruine d'un donjon
démantelé. Devant ce témoin religieux et ce témoin
féodal qui s'affrontent et se complètent, l'étranger
au pays de la Moselle veut soudain ne plus ignorer les annales d'une colline
que déjà il devine avoir été, à travers
les siècles, l’acropole de cette région.
La
colline sacrée
Ce
haut lieu, de tous temps consacré au divin, fut perpétuellement
l'oratoire et le théâtre de la nationalité lorraine.
A l'aube de ce jour d'automne, tandis que commencent à se disperser
les vapeurs de la nuit, il est aisé de suivre le cortège des
grandes ombres qui se succédèrent ou se disputèrent
la colline sacrée.
Voici d'abord, ouvrant l’irréel défilé, les dragons
du paganisme, que chevauche une jeune déesse, aux cheveux courts,
au jeune sein nu. C'est Rostmertha, la divinité leuke, à qui
fut dédiée la colline au plus lointain des âges (1).
Puis, à la suite des froides légions romaines qui organisèrent
implacablement la hauteur — quelle hauteur les Romains n'organisèrent-ils
pas! — se déroule, quatre siècles plus tard, la victorieuse
ruée des Barbares, qui anéantirent la neuve ville créée
sur le sommet par les Gallo Romains en l'incendiant, si bien qu'en fouillant
encore aujourd'hui le sol on retrouve ses pierres serties d'une terre noirâtre,
gorgée de charbon.
Derrière ces foules opposées, tandis que le ciel s'auréole
soudain, apparaît, vers la fin du dixième siècle, guidée
par saint Gérard, le fervent évangélisateur de cette
région, la Vierge Marie, qui vient s'installer sur la colline dans
une timide chapelle. La statue de la mère du Christ remplace les
idoles de la compagne de Mercure. Peu après, voici les possesseurs
temporels du lieu, les rudes seigneurs de Vaudemont, qui installent à
l’autre pointe du roc leur demeure fortifiée, parmi les pierres
écroulées du sanctuaire de Wotan. Et, tout de suite, les deux
nouveaux maîtres de la hauteur, Notre-Dame-de-Sion et les comtes de
Vaudemont, s'entendent aussi bien que le couple divin dont ils prirent la
place. Le chétif sanctuaire est rebâti, puis agrandi, et enfin
enrichi par les soins du château. Mieux encore, pour sceller cet accord,
deux seigneurs de Vaudemont partent pour la croisade, entraînant à
l'assaut de l'infidèle un grand nombre de leurs sujets qui n'en reviendront
pas.
Or, voici que la Vierge Marie, émue de ces hommages venant de cœurs
si rudes, multiplie les prodiges sur la colline. Les prières et les
actions de grâces se succèdent sur le sommet où affluent
les pèlerins. Notre-Dame-de-Sion est sacrée protectrice du
pays lorrain. Aux heures de calamité — et ces heures sont fréquentes
en Lorraine — que d'oraisons montent vers la colline sacrée
depuis la plaine ravagée par les Bourguignons, les Suédois
et les Français ! Et, sur les flancs de la colline, viennent mourir
les invasions. Là-haut, la Vierge de Sion trône à l'abri
de ces fureurs sanglantes. Un jour cependant, en 1793, sa statue miraculeuse
est brisée d'un marteau impie par quelques révolutionnaires
locaux. Toute la Lorraine frémit d'indignation. Sans tarder, pour
remplacer à Sion la statue brisée, les gens du pays recueillent,
au milieu des décombres de Vaudemont que la sinistre tourmente n'avait
pas davantage épargné, une Vierge de pierre qui tient en sa
main l'alérion de Lorraine et en amuse son divin Enfant. Magnifique
fusion des deux forces dans la détresse!...
Des nuages pourpres courent maintenant dans l'aube bleue. Et voici que des
multitudes imprécises se profilent au loin sur leur écran
sanglant... Au lendemain de la meurtrissure nationale de 1871, les Lorrains
gravirent en foule la colline symbolique pour protester contre les déchirements
imposés par la nouvelle ligne-frontière. Sur l'autel de Notre-Dame-de-Sion,
les pèlerins de la Moselle annexée déposèrent,
auprès des bannières endeuillées de Metz et de Strasbourg,
une croix de Lorraine brisée. Quelle clairvoyance dans l'inscription
dont elle s'accompagnait! « Ce n'est pas pour toujours! » y
lisait-on. Cri d'espérance qui retentit dans les cœurs jusqu'en
ces heures de 1918 où la victoire vint rendre Metz à la France
et libérer tout l'horizon que, de Sion, l'on découvre.
Alors, pour répondre à la douloureuse supplication du 10 septembre
1873, une autre cérémonie fut décidée. Maurice
Barrès, le grand Lorrain, relierait ce jour-là les deux fragments
brisés de la croix jadis offerte, en ligaturant leurs tronçons
d'une palme d'or. Et par une belle journée de juin 1920, trente mille
Français s'assemblèrent sur ce sommet pour y fêter le
remembrement de la Lorraine, unie et indivisible. Sur l'esplanade plantée
de tilleuls dispensant une ombre ecclésiastique, les évêques
de Metz, Nancy, Saint-Dié, Verdun, Strasbourg (1) et de Luxembourg
célébrèrent en plein air un office grandiose. Barrès
prononça de grandes paroles : « Nos populations, attachées
à leur devoir quotidien, acharnées sur leur glèbe,
demandant simplement la sécurité. Nous voulons n'être
plus, éternellement, menacés. La Lorraine ne peut plus accepter
le contact direct avec le militarisme prussien. Elle demande que les populations
de la rive gauche du Rhin soient rendues à leurs libres destinées.
Elle ne se croit pas en sûreté tant que, de ce côté-ci
du fleuve, elle peut entendre un bruit d'armes.»
Puis, pour finir, il affirma : « Après 1871, nos pères
vaincus ont gravé ici sur la pierre leur indéfectible espérance.
Dans cette journée, sur cette hauteur, les deux Lorraines réunies
au sein de la France s'écrient : « C'est pour toujours ! »
Et, le soir de ce grand jour, Maurice Barrès remit au trésor
du sanctuaire un somptueux exemplaire de sa Colline inspirée, où
il venait d'inscrire cette splendide dédicace:
‘Aujourd'hui, jour où nous fêtons la réunion victorieuse
et définitive des deux Lorraines de 1871, je dépose ce livre
dans le trésor de Notre-Dame-de-Sion.
Pour reconnaître le plaisir qu'à toutes les époques
de ma vie j'ai trouvé sur la sainte Colline;
Comme hommage de piété filiale envers la haute protectrice
immémoriale de notre petite nation;
Et dans le désir trop humain de lier ce qui doit périr à
ce qui ne périra jamais.’
La
colline inspirée
C'est
aux côtés de Barrès que je devais connaître la
colline de Sion-Vaudemont. Il m'avait prié de venir à la cérémonie
du 27 juin 1920. Quelle servitude militaire m'empêcha, ce jour-là,
de me rendre à l'appel d'un maître très aimé,
je ne saurais le dire! Mais ce que je sais bien, c'est que je ne me consolerai
jamais d'avoir manqué cette heure. « Je vous ai cherché
à Sion. Etions-nous trop! Ou bien à ce trop, un manquait-il
?» m'écrivait-il le lendemain.
Il m'a cherché jadis à Sion. Aujourd'hui, c'est moi qui viens
l'y rechercher, parmi tant d'autres barrèsiens, en ce dimanche 23
septembre 1928, où l'on va, sur cette hauteur, glorifier sa mémoire.
Et, avant que les groupes de pèlerins commencent à gravir
les pentes, gagnons, avant la foule, le sommet de la colline sainte.
Et d'abord Vaudemont, misérable hameau qui donna son nom à
une famille dont le rôle fut prépondérant dans l'histoire
de la Lorraine. « Petite ville, grand renom », affirme fort
justement un dicton local, à propos de cette agglomération
de noirâtres maisons rangées au long de rues où le purin
est roi. Près du chevet de son église, gauchement coiffée,
et dont l'âge ne dépasse guère un siècle et demi,
mais où il fait si bon prier sous le regard aigu du paladin de Vaudemont,
voici, tout au bord de l'abrupte falaise couronnée de remparts écroulés,
la haute ruine que, de partout, l'on aperçoit dans la plaine : cette
tour de Brunehaut dont la misère souligne la grandeur. Dernier vestige
de l'illustre château, cette belle attardée se réduit
à deux pans de murs dont les baies, à demi aveuglées
par les ans, s'obstinent à surveiller encore inlassablement la plaine
et à remplir quand même leur mission de guetteur. Rudes seigneurs
que les anciens possesseurs de cette forteresse! Leur notoriété
et leur ambition dépassaient amplement les proches limites de leur
comté de Vaudemont, puisqu'un jour l'un d'eux devint duc de Lorraine.
Un autre ne faillit-il même pas recevoir des Parisiens la couronne
royale! Il échoua dans ses grands desseins; mais, à défaut
du trône de France, les Vaudemont surent gagner plus tard, par un
habile mariage, l'enviable trône d'Autriche. Et c'est aujourd'hui
à la maison de Habsbourg-Lorraine qu'appartient la tour de Brunehaut.
En quittant le village, j'aperçois, près de l'église,
derrière une fenêtre ouverte, une vieille Lorraine assemblant
sur un léger voile des rangées de perles d'or. Avec quel soin
elle s'applique à composer la robe de soirée d'une élégante
Parisienne que toujours elle ignorera ! Si, ailleurs, l'ouvrier est conscient
et organisé, il est ici consciencieux et ordonné... ce qui
vaut mieux. Ainsi, les gens de ce pays surent toujours placer sur la rude
et humble trame de leur vie d'étincelantes perles d'or, notamment
tandis qu'ils combattaient pour défendre et sauver la civilisation
latine dans les légions de César ou dans les régiments
de Foch... Cher tempérament lorrain, si enchanteur à qui sait
percer les brouillards de ta réserve extérieure, si volontiers
hostile!
C'est une belle promenade que de se rendre, par le plateau, de Vaudemont
à Sion. « Je ne sais pas au monde, disait Barrès, un
promenoir qui me contente davantage. » Et quelles belles légendes
y attendent le promeneur! Pour n'en citer qu'une, c'est, par exemple, au
sortir du village, le ravin du Saut de la Pucelle. Une jeune et charmante
princesse de Vaudemont s'en revenait un jour de Sion au pas lent de sa blanche
haquenée lorsque surgit soudain derrière elle une brute dont
le visage révélait la lubricité, qui poursuivait la
jeune fille au galop du son destrier. Alors, préférant au
déshonneur le trépas, la princesse jeta d'un impérieux
élan sa monture vers le précipice. Mais Notre-Dame-de-Sion
soutint miraculeusement dans sa terrible chute la blanche haquenée;
et la vaillante aborda mollement et sans aucun mal le bas de l'abrupte falaise.
Vaudemont... Domrémy... C'est ici le pays des vierges fortes.
Du Saut de la Pucelle,
on pourrait, en une heure, gagner Sion qui évoque le souvenir de
ces trois prêtres : les frères Baillard qui, au début
du siècle dernier, eurent le dessein passionné de ranimer
sur ce sommet l'antique mysticisme de Lorraine. Barrès a conté
dans sa Colline inspirée l'histoire de ces rudes paysans qui, devenus,
par le produit de douteuses quêtes, seigneurs religieux de Sion et
de Sainte-Odile, entrèrent en lutte avec leur évêque
en tentant d'opposer toutes les sources du divin aux hiérarchies
de Rome. Et Rome triompha des schismatiques, pour le temps, en ruinant leur
œuvre, et pour l'éternité, en réussissant à
obtenir des lèvres agonisantes de l'ancien supérieur de Sion-Vaudemont
la rétractation des actes de sa vie.
En une heure, on pourrait, du Saut de la Pucelle, gagner Sion, son monastère
aujourd'hui pacifié où d'aimables Oblats tiennent la place
des Tiercelins pour qui le couvent fut bâti, sa basilique qu'assaillent
périodiquement les pèlerins lorrains, sa douce terrasse plantée
de tilleuls «dont l'ombrage enchante mes étés »,
disait Barrès. Mais, à mi-chemin, au point culminant du plateau,
le monument de Barrès arrête et retient le passant. Comment
résister à un tel Sta viator !...
C'est bien sur la ‘Colline inspirée’ que devait être
pour toujours matérialisée dans la pierre la grande mémoire
de Maurice Barrès. Ce sommet toujours l'enfiévra. En chacun
de ses livres, elle revient à la façon d'un tendre et grave
leitmotiv, la pensée de la colline de Sion-Vaudemont. Il lui a consacré
l'une de ses œuvres capitales. Maintes fois, il a noté le charme
bizarre qui étreignait son esprit et son cœur toutes les fois
qu'il apercevait ou gravissait cette faible éminence. En ce lieu,
il retrempait sa vie, ses forces lésées, aux sources puissantes
du divin qui ravivaient, en lui, une indéfinissable énergie
: « Ici, écrit-il, le mystérieux et le sublime jaillissent
du cœur. Nos sentiments sont agrandis, les voilà menés
soudain bien plus avant que la raison. Ici ne peut planer Méphistophélès,
l'esprit qui nie : la lumière l'absorberait et le grand courant d'air
lui briserait les ailes. Belle colline, tu fais sortir la pensée
voilée, toute prête, avec son pur désir, pour le mariage
du divin. »
Il est aisé de comprendre les raisons pour lesquelles Barrès
chérissait tant la ‘Colline inspirée’.
C'est d'abord qu'il aimait, sur cette hauteur où la Lorraine «
est venue d'âge en âge écouter retentir dans son cœur
les grands faits de son histoire », se retrouver en société
avec les milliers d'êtres qui foulèrent son sol. « C'est
un océan, une épaisseur d’âmes qui m'entourent
et me portent comme l'eau soutient le nageur ».
Lorrain, il vibrait intensément sur ce coteau où s'organisa
l'histoire de sa petite patrie. Et, de ce sommet où toute la vallée
de la Lorraine s'offre aux regards dans sa continuité physique et
morale, il comprenait puissamment « pourquoi l'une non plus que l'autre
n'a pu ni ne pourra jamais se briser ».
Français, il aimait que Sion eût été, dés
l'époque romaine, l'appui principal d'un système de défense
destiné à refuser, aux assauts de la Germanie, le passage
des Vosges par la trouée de la Moselle: la future trouée de
Charmes. De cette mission de la colline, il dégageait l'exaltante
leçon : « Ce haut lieu nous dit avec quelle ivresse une destinée
individuelle peut prendre place dans une destinée collective et comment
un esprit participe à l'immortalité d'une énergie qu'il
a beaucoup aimée ».
Comment s'étonner, après cela, que cette course à Sion
ait toujours été pour lui, aux heures décourageantes
de l'annexion, un réconfort, un bienfait moral ? « Jamais je
n'ai gravi la colline solitaire sans y trouver l'apaisement. Je comprenais
mon pays et ma race ; je voyais mon poste véritable, le but de mes
efforts, ma prédestination. »
Ainsi la ‘Colline inspirée’ révéla toujours
à Barrès le secret de son âme mystérieuse. Cette
révélation, en quelle admirable phrase il l'a su résumer
: « Un jour enfin, j'ai vu mes pensées inscrites sur la nature.
Ceci m'advint depuis Sion, à regarder notre Lorraine, où j'eus
mon enfance, où reposent mes tombeaux, où je voudrais, après
ma mort, ennoblir des âmes un peu serves. » :
Le vœu est maintenant exaucé. De là-haut. Barrès
toujours ennoblira des âmes qui aspirent à n'être plus
quelque peu serves.
Mais regardons le monument qui nous retient en ce point culminant où
règne un perpétuel courant d'air glacé. C'est ici le
Signal, où la colline s'étrangle en se haussant. Le paysage,
jusqu'alors agréable et boisé, devient soudain âpre
et sévère. Sur ce rude promontoire, où ne pousse que
l'herbe rare et jaunâtre des plateaux, face à la troublante
Rhénanie, se dresse l'hommage national rendu par les Français
à Maurice Barrès. Ainsi placé, il constitue le trait
d'union... d'union sacrée entre les deux forces éternelles
: la foi et la force, l'église et le château, Vaudemont et
Sion. A une statue qu'il n'aurait guère aimée, on a préféré
une évocation plus impersonnelle. Et c'est très bien ainsi.
Ne me disait-il pas, un jour, à propos de l'in memoriam d'un glorieux
disparu: « Pourquoi vouloir rappeler les traits imparfaits d'un grand
mort ? Cela ne peut qu’embarrasser une fervente admiration ! »
D'un socle aux lignes harmonieuses jaillit un faisceau de hautes colonnes
dont les chapiteaux de feuillage soutiennent quelques courtes colonnettes
ajourées, prolongées vers le ciel par un clocheton que surmonte
une basse croix. C'est une de ces lanternes des morts, si fréquentes
en certaines régions de France, en Charente notamment. Rien de plus
indiqué, pour celui qui plaça toujours au-dessus de tout le
culte passionné des morts. Sur les quatre faces du socle, le monument
révèle son sens. On y lit d’abord :
A
LA MEMOIRE
DE MAURICE BARRES
1862 – 1923
Puis, sur les autres côtés, des phrases jaillies de l’œuvre barrésienne et fort heureusement choisies :
L’HORIZON
QUI CERNE CETTE PLAINE
C’EST CELUI QUI CERNE TOUTE VIE
IL DONNE UNE PLACE D'HONNEUR
A NOTRE SOIF D'INFINI EN MÊME TEMPS
QU'IL NOUS RAPPELLE NOS LIMITES
Puis, cueillie dans le Mystère en pleine Lumière, cette action de grâces :
HONNEUR A CEUX QUI DEMEURENT
DANS LA TOMBE LES GARDIENS
ET LES REGULATEURS DE LA CITE.
Enfin, sur la dernière face, la magnifique confidence qui se trouve dans les Amitiés françaises:
AU PAYS DE LA MOSELLE
JE ME CONNAIS COMME UN GESTE DU TERROIR
COMME UN INSTANT DE SON ETERNITE
COMME L'UN DES SECRETS QUE NOTRE RACE
A CHAQUE SAISON
LAISSE EMERGER EN FLEUR
ET SI J'EPROUVE ASSEZ D'AMOUR
C'EST MOI QUI DEVIENDRAI SON COEUR.
Admirable
poème que cette prose, où la chanson barrésienne, elliptique,
heurtée, s'épanouit avec gloire.
Du monument, le regard gagne le splendide panorama qui lui fait face. Comment
décrire après Barrès cet horizon ? Il a fixé
avec son incomparable maîtrise ces villages aux toits rouges groupés
peureusement autour de leur église, comme dans l'attente d'un mauvais
coup — et les mauvais coups sont périodiques en ces Marchés
de l'Est — « ces villages ramassés contre l'hiver, contre
l'envahisseur. Tant de fois le flot étranger nous recouvrit, sembla
nous submerger: tout fût ruiné, épuisé, hors
la patience de cette bonne terre ».
Cette terre elle-même, comme il l'a su dépeindre: « Elle
est infiniment morcelée. Ses parcelles composent une multitude de
dessins géométriques. Tantôt étendus côte
à côte, tantôt placés en étoile, ce sont
une série de petits tapis de tous les verts, de tous les roux, plus
longs que large: des tapis de prière ! Humble prière que chaque
famille murmure depuis des siècles : « Donnez-nous aujourd'hui
notre pain quotidien ! ».
Comment résister à de telles citations ? De là-haut,
par temps clair, l'œil peut compter plus de cent clochers, et le regard
peut embrasser une partie du département de Meurthe-et-Moselle et
la plus grande partie du département des Vosges. Dans le lointain,
les sommets de l’ancienne frontière ferment l’horizon.
Certes, c’est bien là sur ce sommet que devait être évoqué
la mémoire du grand guetteur… (Ne disait-il pas de sa race
: « Comme furent nos pères, nous sommes des guetteurs ! »),
de celui qui sans trêve observa et dénonça les poussières
suspectes et douteuses de la plaine là-bas, vers l’Est ; oui,
il sut armé les âmes et les cœurs de ceux qui devaient
se sacrifier. Sur ce signal, il aimait s’arrêter, méditer.
Il s’asseyait sur ce banc, pieusement conservé près
de son monument. Un jour, il nous l'a conté dans les Amitiés
françaises , il vint sur ce promontoire avec son fils Philippe, pour
lui livrer la leçon de son existence, le meilleur de son cœur
: « Faisons qu'il respecte, qu'il aime ce qui vaut la peine d'être
respecté, aimé... Il est temps que je lui passe la tradition.
»
Or, voici que Philippe Barrès, dont le beau visage se glace d'émotion,
vient, au pied du monument, remercier son père de lui avoir ici «
passé la tradition ».
La
colline envahie
Il
n'est pas que l'Esprit pour souffler sur ce sommet. Barrès le confessait
« Sur ce haut Signal, même au cœur de l'été,
la brise nous pénètre et nous glace. » Aujourd'hui,
en ce début d'automne, c'est une bise aigre et mordante qui annonce
déjà le rude hiver vosgien. Mais ce serait bien mal connaître
les foules lorraines que de les croire capables de puiser dans les rigueurs
d'une inclémente température les raisons de se dispenser d'un
pieux hommage. Voici de tous côtés la colline envahie. Bien
avant l'heure d'arrivée du train spécial qui garnira de Parisiens
illustres ce mamelon herbu, sur les pentes de la colline, en innombrables
groupes, les pèlerins mosellans ou vosgiens gravissent la hauteur.
Tout le long des nombreuses routes que de ce faîte l'on découvre,
ce ne sont qu'épais nuages de poussière à travers lesquels
on devine une interminable file de voitures de tous ordres, depuis la plus
récente automobile jusqu'au plus archaïque char à bans:
tous les villages et les châteaux d'alentours sont ici. Là-haut,
sommes-nous dix mille ? Vingt mille ? Comment compter le nombre de têtes
dans toute cette humanité qui se presse sous le ciel immense pour
témoigner sa gratitude à un mort immortel ?
Et quelle clameur dans cette foule lorsque apparaît, tête nue
devant la Marseillaise, Raymond Poincaré ! L'indispensable chef des
destinées françaises n'a pas son visage contracté des
heures où, sans joie, il accomplit les rudes obligations de sa haute
charge. Aujourd'hui, ses traits apaisés reflètent une satisfaction
infinie d'être ici, au cœur de la Lorraine, pour glorifier un
autre grand Lorrain qui fut, comme lui, un grand Français. Certes,
il ne voit pas en cette cérémonie une de ces fades et creuses
inaugurations qui assaillent les dimanches ministériels, mais bien
une douce action de grâces sur un bastion de l'Est.
« C'est l'automne, est-il écrit dans ‘la Colline inspirée’,
la saison où, sous un soleil refroidi, chacun recueille ce qu'il
a semé. ». En ce jour automnal, Barrès recueille sur
sa colline « inspirante » les échos de sa gloire. Toutes
les voix de la nation le louent et le remercient. Après le superbe
et silencieux remerciement contenu dans la présence de cette multitude,
après l'hommage religieux du matin où, sur l'esplanade de
Sion, une messe en plein air fut pour lui célébrée,
voici que vont se succéder, deux heures durant, les respectueux saluts
de toutes les forces spirituelles dont, tour à tour, il se préoccupa.
C'est l'armée qui ouvre le feu. Le maréchal Lyautey remet
le monument à la France. Ses cheveux blancs dressés sous le
vent, ponctuant de gestes sobres ses phrases saccadées, le regard
tourné vers la plaine immense, il présente à ce haut
phare l’horizon qui le cerne. Et quelle vérité dans
le cri de douleur qu’il jette en conclusion : « Barrès
!... Comme il nous manque ! ».
Derrière un long
discours de M. Moureu, apportant au défenseur des laboratoires le
tribut de reconnaissance de la science française, voici la voix de
l’illustre Compagnie. Henri Bordeaux s’est chargé de
lire – avec quel art et quelle diction ! – l’harmonieux
message de Paul Bourget, non sans l’accompagner de son salut personnel
au grand « pourvoyeur de lyrisme ». Et les voix se succèdent
sur la hauteur… Voix de Désiré Ferry, adressant adieu,
au nom de la Ligue Patriote, au successeur de Déroulède…
Voix du chanoine Tournier, porte-parole des « quatre-vingts régiments
congrégasionistes employés au dur labeur missionnaire »…
Voix de Nancy, représentée par son député, M.
de Warren… Voix de Metz, exprimée fort spirituellement par
son maire, M. Vautrin, qui avait eu la charmante idée de recevoir,
avant la cérémonie, une délicieuse lettre de Colette
Baudoche où la jeune Messine, énumérant les douloureux
problèmes qui troublent momentanément l'image de la France
en ses miroirs alsaciens et lorrains, découvrait leur remède
dans l'œuvre du fiévreux écrivain qui, en sculptant les
âmes, sut y fixer un reflet divin : « C'est à l'inspiration
de celui que vous glorifiez aujourd'hui qu'il faut demander 1a solution
de ces malaises »... Voix de l'Alsace, au nom de qui M. de Leusse
vint fleurir la mémoire du Lorrain qui considéra toujours
Sainte-Odile comme l'un des trois refuges de la pensée française.
Et, enfin, voix du gouvernement de la France... Quelles admirables paroles
prononça le président du Conseil! Tout ce parfait portrait,
où l'élévation de pensée s'alliait aux harmonieuses
cadences de la prose, serait à citer. Hélas! voici sous mes
doigts la page dernière de cet article. Et plutôt que de meurtrir,
en le découpant, un si parfait ensemble, il vaut mieux se résigner
à n'en distraire aucun morceau. Mais vers la fin de ce discours,
lorsque Poincaré évoqua les larmes de Barrès, au lendemain
de la guerre, devant le monument aux morts de Champenoux, combien de regards
devinrent trop brillants pour n'être pas mouillés... Et la
sainte rosée des pleurs s'allia, sur tant de visages pâlissants,
aux humides morsures d'une averse soudaine…
Lentement,
après un couchant où l'or et l'azur se marient à la
flamme, la nuit tombe sur la colline désertée. Et, ce soir,
l'éternel souffle, qui tournoie de Vaudemont à Sion, confond
les rumeurs de la prairie et les appels de l'église. Le duel éternel
et magnifique, qui oppose les deux forces et qui fut si superbement décrit
aux dernières pages de la Colline inspirée, fait trêve
pour un instant. Ce soir, la prairie et la chapelle ont des choses aimables
à se dire. C'est que la grande ombre de Barrès qui, lui, sut
concilier de son vivant, réussit à les réconcilier
après sa mort, en ces lieux où il vient d'être tant
évoqué.
« J'ai agité son âme, dit la prairie. Il n'a jamais cessé
d'apaiser ses fièvres à ma source immortelle. Mais, toi, chapelle,
tu m'as prolongée en lui, je ne le puis nier. A moi il a demandé
d'attiser ses élans, puis à toi de les diriger. »
Et la chapelle répond :
« Il a suivi ma règle. Tu as enrichi sa vie. Je l'ai accordée
avec la mort puis avec l'immortalité… Nos deux destins se peuvent
compléter. Pourquoi toujours opposer en lui Bérénice
et Colette Baudoche, l'Oronte et le Rhin ? Prairie, marions ce soir tes
rêves et mes réalités ! »
...
Et maintenant demeure, ô mon Maître, sur la colline sacrée
et tant aimée par toi. Persévère à troubler
de fièvres les prunelles des jeunes Français, toi qui sus
divinement enfiévrer notre jeunesse.
Qu'il continue à s'exhaler des grandes pages de ton œuvre cet
amour du sol natal que tes lèvres, inlassablement, célébrèrent.
Grand homme de mon pays, mort trop tôt pour la France, continue de
créer une poésie sur les prosaïques réalités,
et maintiens toujours ton reflet sur les âmes. Toi qui sus concilier
ton ardent nationalisme avec le culte de ta province natale, toi qui sus
être un excellent Français sans cesser d'être un parfait
Lorrain, dis-nous donc le secret, à l'heure où semble s'élargir
notre conception des frontières, de savoir être un bon Européen
sans cesser d'être un parfait Français. Et rappelle toujours
à ceux qui voudront grimper à l'assaut du ciel, en négligeant
les plus nécessaires gradins, qu'avant de vouloir convier les Cubains
ou les Tahitiens à de fraternels baisers, il faudrait commencer par
ne plus convier chaque jour nos frères de France à s'entre-déchirer.
Répète-leur que vouloir aimer l'univers sans aimer sa patrie,
c'est la plus stupide ineptie des temps modernes. L'esprit de paix ne se
créera pas par une réduction de notre respect pour le pays
natal, mais par une extension de ce respect aux autres nations.
Mon Maître, ils ont dit de toi, ceux qui ne t'aimèrent pas,
que tu étais emprisonné par les murs d'un cimetière,
par les sommets de la frontière. Ces obstacles, tu les regardais
toujours avec amour, mais de très haut. De ce sommet où s'élève
ta pierre, ces cimetières lorrains, ces villages de la vallée,
cette frontière ne constituent qu'un premier plan. Au delà,
derrière ces proches certitudes, dont on a voulu faire à ta
pensée une barrière, ton regard s'élevait et discernait
fort bien les lointains mystérieux et bleutés. Tu savais la
beauté de ces lointains, mais tu savais aussi la brume qui les enveloppe.
Et, dans l'attente des clartés qui dissiperont les brouillards de
l'horizon, tu revenais aux précisions, aux certitudes du premier
plan. Comment ne pas t'imiter !
Redis-nous ces nécessaires vérités. N'abandonne pas
les fils de ceux que tu éveillas. Et sache les convaincre toujours
que, s'il est loin de nous un univers qui réclame nos bonnes volontés
et tout notre effort, il est aussi, tout près de nous, une patrie
— notre Patrie — qui nous appelle.
Roland Engerand
(1) C’est surtout sur la pointe de Sion que régnait Resmertha, tandis que sur l’autre face de la colline, le dieu Wothan était honoré à Vaudemont.