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Société Périllos ©

Naissance d’une chartreuse,
ou la légende de Béatrix

 

Lettre de Béatrix de la Tour à Dom Jean de Louvoyes, Prieur de la Chartreuse de Paris. Cette traduction est celle proposée dans "la France par cantons" de Théodore Ogier.
- « A religieux et dévot personnage, notre frère en Notre-Seigneur-Jésus-Christ, Jean, prieur de Val-Vert près de Paris, monastère de l'Ordre Chartreux, Béatrix de la Tour, épouse de feu noble chevalier Guillhaume de Roussillon, seigneur d'Annonay, servante de Jésus-Christ et de la glorieuse Vierge: salut.
Apprenez la grande joie que nous avons éprouvée, quand, à notre arrivée, nous avons vu vos premières lettres. Nous vous avions, en effet, longuement fait connaître comment, dans une vision, le Seigneur nous avait inspiré de vous fonder une maison, selon la volonté de notre Dieu Jésus-Christ et de sa glorieuse mère. Nous n'ignorions point, néanmoins, qu'après la mort du seigneur Guillhaume, notre époux, nous nous étions trouvée dans les milles occupations de ce monde: nos plus grandes sollicitudes venaient de nos amis terrestres, qui nous poussaient à de secondes noces. Nous en étions très fâchée et chagrine, car, dans nos premières années, nous avions résolu en Dieu et Marie, sa glorieuse mère, de ne jamais accepter d'autre époux que celui que Jésus nous avait donné.

Alors, dans ces peines et grandes tribulations, nous avons prié le Seigneur qu'il daigne nous délivrer de ces tourments, et aussi nous arriva-t-il qu'une certaine nuit, pendant notre sommeil, une magnifique croix d'argent toute éclatante de blancheur nous apparut, autour d'elle de belles et brillantes étoiles, dont l'une,plus brillante encore, paraissait plus près de la croix. Une autre nuit, pendant que, plongée dans le même chagrin, nous demandions à la mère de Notre Seigneur Jésus-Christ une consolation à notre grande douleur; le Dieu Vérité et sa glorieuse Mère entendirent nos voeux et nous eûmes encore la même vision, de telle sorte que la croix et les étoiles étaient si près de nous qu'elles paraissaient vouloir nous toucher, et elles se dirigèrent vers l'endroit où devait être fondé notre monastère. De grand matin nous nous levâmes, nous nous rendîmes à l'église et là, après avoir satisfait aux devoirs de notre dévotion, nous fîmes dire la messe de la sainte et vraie Croix: et, après avoir entendu la messe, nous mandâmes notre écuyer et lui dîmes de faire préparer notre cheval de voyage et le sien, ainsi que d'autres chevaux de service, pour une course que nous avions à faire. Nous partons, et la rapidité de notre marche nous fait devancer les autres; alors apparaissent marchant devant nous, la croix et les étoiles que nous avions déjà vues, jusqu'au moment où, arrivée vers l'endroit où devait être élevée notre maison, elles s'arrêtèrent. Jamais nous n'étions venue là, nous n'avions non plus fait connaître à personne notre projet de fonder un monastère. A notre arrivée dans ce lieu, celui gui en était propriétaire, nous aborde et nous dit: Dame, qu'êtes-vous venue faire ici? j'ai rêvé que vous désiriez acheter cette propriété.

Le blason de Ste Croix au dessus du portail rappelant le songe étoilé

A ces paroles nous connûmes que telle était la volonté de Notre Seigneur Jésus-Christ et de sa Mère bénite, et nous fîmes acheter ce terrain par deux hommes prudents et sages. Ces fonds étaient exempts de tout usage et servi, mais le susdit possesseur nous devait anciennement hommage. Comme ce jour était jour de pénitence, c'était le vendredi, nous prîmes là notre réfection. Or, il nous arriva par hasard un maître tailleur de pierres au service du duc de Savoie; nous lui demandâmes le but de son voyage, il nous répondit; Madame, je me suis présenté devant vous parce que j'ai pensé que vous vouliez fonder une maison de l'ordre des Chartreux. Ce langage me détermina à faire le prix avec lui pour la construction des bâtiments, et, quoique nous n'eussions que peu d'argent, nous lui donnâmes une somme fixée. Nous avions des enfants et d'autres charges, mais, pourtant, avec l'aide de Dieu, le produit de nos revenus a suffi pour faire face, et aussi rendons grâce à Dieu de toute notre âme, de ce qu'il nous a donné de vouloir, d'entrependre et d'achever cette oeuvre de Dieu, en effet, qui a tout opéré, et conduit à bonne fin: car c'est lui qui est le commencement et la fin de tout. Qu'il nous conduise à une fin heureuse. Ainsi soit-il. »

En marge de ce texte se lit l'annotation suivante:

En conséquence, l'an 1280, le jour de saint Matthieu, apôtre. Pondus de Sablière prit possession, en qualité de premier prieur, de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarret, tant du lieu où était ta maison que des autres ' possessions, revenus et subventions accordées par ladite Béatrix de la Tour, leur fondatrice. Alors commença la construction des édifices.
Que Dieu, qui a inspiré une fondation si utile, daigne placer dans sa gloire éternelle, avec ses saints, l'âme de la fondatrice et celles des siens et de tous les fidèles. Ainsi soit-il.

Le passage obligé par la légende

Vue de Ste Croix côté jardin des pères

La légende, ou du moins le récit miraculeux, est relaté dans son originalité et son intégralité dans cet émouvant courrier de Béatrix. Il faut réaliser, hors de ce contexte, que nous sommes en présence d’un plan de situation parfaitement programmé, organisé et articulé, pour les besoins d’une cause qui se dessinera peu à peu au long de notre exploration des énigmes de Ste Croix.

Au XIIIème siècle, aucune réalisation religieuse de cette envergure ne peut se concevoir pour le peuple, sans être auréolée d’une miraculeuse intervention divine… et entrer ainsi parée dans la tradition populaire.
Ensuite il ne pouvait être question d’envisager une autre construction que celle d’une chartreuse, comme nous le verrons plus loin.
Béatrix était le seul personnage capable, consentante ou non , de permettre ce projet.

De la légende à la réalité

Revenons, essentiellement, sur certaines parties de cette lettre. Ce document serait daté du 24 février 1281. Il est la traduction de A. Vachez du document: Archives de la Gde Chartreuse. D. Le Coulteux, Annales Ordinis Cartusiensis.
- "... Après la messe, nous mandâmes notre écuyer et lui dîmes de faire préparer notre cheval de voyage et le sien, ainsi que d'autres chevaux pour une course que nous avions à faire...", Or le songe miraculeux n'envisage pas de déplacement hors du château... Il faut admettre "l'état de grâce" de Béatrix lui permettant de prévoir des chevaux nombreux pour "une course à faire" qu'elle ignore encore ou prétendu tel... Les montures s'avéreront indispensables, bien sûr, pour la suite des événements réels.

Le chemin des étoiles

- "... Et la rapidité de notre marche nous fait devancer les autres; alors apparaissent marchant devant nous, la croix et les étoiles que nous avions déjà vues... ".

Vue de Ste Croix côté église

La divine providence intervient et le miracle de la nuit se reproduit, mais visiblement pas pour l'équipage de la châtelaine... Cette dernière suit le miracle lumineux qui "marche" vaillamment devant elle.
- "... arrivées vers /'endroit où devait être élevée notre maison, elles s'arrêtèrent. Jamais nous n'étions venue là, nous n'avions non plus fait connaître à personne notre projet de fonder un monastère...". Béatrix affirme ne pas avoir connaissance de l'endroit. Nous verrons plus loin qu'il n'en est rien. Ensuite elle reconnaît tacitement avoir les données d'un projet religieux établi et tenu confidentiel de tous au jour du songe lumineux.

Un lieu pas si désert que ça…

- "... A notre arrivée dans ce lieu, celui qui en était propriétaire nous aborde et nous dit: Dame qu'êtes- vous vernie faire ici? j'ai rêvé que vous désiriez acheter cette propriété. A ces paroles nous connûmes que telle était la volonté de Notre Seigneur J.C. et de sa Mère bénite, et nous fîmes acheter ce terrain par deux hommes prudents et nages. Ces fonds étaient exempts de tout usage ai servi, mais le susdit possesseur nous devait anciennement hommage... ". Quelle providence! Le propriétaire a rêvé lui aussi la vente de sa terre, accepte de bon gré cette volonté divine. D'ailleurs, Béatrix dispose comme par hasard, dans son aréopage, de deux "hommes prudents et sages" qui sont bien à propos en cet instant de transaction spontanée! Les "fonds étaient exempts de tout usage et servi" ce qui permet de passer à l'acte sans délai, crédit, ni difficulté… Car nous savons tous que pour une promenade toutes bonnes châtelaines se déplacent avec de l’argent ‘exempts de tout usage’ !
Il y a pourtant un détail contradictoire dans cette belle histoire: Béatrix n'est jamais venue ici et n'y connaît personne... Puis elle précise que "le susdit possesseur nous devait anciennement hommage". Pouvons-nous comprendre qu'elle, châtelaine méticuleuse, ignore tout de ceux qui lui doivent hommage au point de ne les avoir jamais vus… mais s’en souvienne tout à tout, bien opportunément ? Cet aspect insolite ne correspond ni à la réalité, ni à la personnalité de Béatrix.

Un repas bien prévu

- "... Comme ce jour était jour de pénitence, c'était le vendredi, nous prîmes là notre réfection..." Nous sommes perplexes et plusieurs solutions se présentent à nous pour cette situation:
1/ Béatrix, prévoyante, a fait emporter un repas même de "pénitence"; dans ce cas c'est une preuve de plus qu'elle savait ne pas retourner à Châteauneuf avant le repas.

Châteauneuf demeure de Béatrix

2/ Elle trouve sur place de quoi se restaurer et, ici, il faut admettre que le site n'est pas si désert que l'on pourrait le croire...

Un maître tailleur de pierres

- "... Or, il nom arriva par hasard un maître tailleur de pierres au service du duc de Savoie; nous lui demandâmes le but de son voyage, il nous répondit; Madame, je me suis présenté devant vous parce que j'ai pensé que vous vouliez fonder une maison de l'ordre des Chartreux... ". Voici que durant le repas de "pénitence" un constructeur arrive et se montre affranchi de la volonté divine ou du projet dont Béatrix est le révélateur. Dans les deux cas il lui fallait un certain délai pour arriver à temps sur le site, et, pour ce, se mettre en route plusieurs jours avant le songe de Béatrix.
Dans le cas du rêve miraculeux, obligatoirement, le constructeur devait être ‘inspiré’ avec un sérieux temps d'avance sur les autres protagonistes, et disposer de la date, du lieu et d'autres éléments indispensables. Notons encore qu'il arrive de la Cour de Savoie... Le doute n'est plus permis et la boucle est bouclée! Mais, que de monde, ce beau vendredi-là, sur le site de la future Chartreuse!
La foi de Béatrix n'est surtout pas à mettre en doute, ni son intelligence, loin s'en faut. Le songe miraculeux et la vision lumineuse eurent probablement lieu. Disons simplement que la divine providence a judicieusement simplifié la situation en joignant l'utile à l'agréable.

Une charte de fondation et quelques ambiguïtés

LA CHARTE DE FONDATION Datée du 24 février 1280, jour de la tête de St Mathias, fut dressée dans le cloître bénédictin de Taluyers en présence d'Amédée de Roussillon, d'Etienne abbé de Savigny, d'Aymon abbé de St Chef, d'Hismion prieur de la Chartreuse du Val-St-Jean, d'Etienne de Meyzeriat moine et de Pierre Flotte, damoiseau. Quelques détails de la charte:
- Le nom de Ste Croix est donné pour la première fois: "...in honorem sanctoe Crucis, domus dictî ordinis construatur..." mais non cité dans "Les Mazures de l'Isle Barbe", ni dans ta charte de 1' "Histoire des Comtes d' Auvergne".
- Béatrix donne aux Chartreux "sa maison dans la paroisse de Pavezin pour honorer et soulager rame de défunt Guillaume de Roussillon": "...relicta bonae memoriae Domini Willelmi de Rossillione, pro remedio animoe ipsius et meae ...". Ce passage nous fait revenir sur Béatrix qui prétend ne pas connaître ces lieux, or, nous constatons qu'elle possède une maison à Pavezin et la donne aux Pères Chartreux pour le repos de l'âme de Guillaume... Pouvait-elle connaître sa maison de Pavezin et ne pas avoir vu le futur site de Ste Croix, séparés d'une très courte distance et, d'après elle-même, "contigu"?..

Béatrix savait !

- A ce propos, il ne peut y avoir d'erreur d'interprétation; en effet Béatrix dissocie les deux (Pavezin et Ste Croix) car plus loin elle précise donner aussi, pour bâtir le monastère, le terrain contigu à cette maison et enfermé par les deux ruisseaux jusqu'au moulin.
Personne à ce jour n'avait jugé utile de souligner ce mot: "MOULIN"! car, si moulin il y a, il ne peut fonctionner seul Nous pouvons donc maintenant affirmer que le lieu est bel et bien habité, et même aller plus loin en ce sens: qu'un moulin n'est pas utile à un ermite ou deux ou trois personnes, mais indispensable à une vie sédentaire, communautaire, organisée!.- Nous sommes de plus en plus loin du site désert... et de Béatrix qui prétend tout ignorer de ce lieu: les moulins étant sujets à taxes élevées! D'ailleurs pour souligner l'importance du lieu, Ogier précise: "...Ces moulins étaient autrefois à l'est dans l'endroit appelé l'Enfer, ils sont maintenant à l'ouest de l'ancienne chartreuse..." (nous avons retrouvé la source historique et documentaire d'Ogier, cette dernière fera l'objet d'une publication séparée). Il s'agit de nombreuses meules, le lieu est donc un important emplacement sédentaire que nous verrons plus loin.

Trois versions pour une seule charte

Il faut encore noter qu'il semble y avoir trois versions de la charte de fondation d'importances différentes:
1- celle de A. Vachez tirée des Annales Ordinis Cartusiensis de Le Coûteux- Annexe III.
2- celle des Mazures de l'Isle Barbe, la plus complète.
3- celle de l'Histoire des Comtes d'Auvergne.
On estime que les travaux de construction du monastère commencèrent rapidement dès le milieu de l'an 1280...Pons de la Sablière sera secondé dans sa considérable mission durant trois ans par D. Hismion, témoin de la fondation du monastère. Pons de la Sablière, premier prieur, prend l'engagement pour la Chartreuse de Ste Croix d'accepter et de reconnaître Artaud de Roussillon comme seul défenseur et gardien du monastère et de ses biens... A. Vachez ajoute que: « par une précaution fort utile à cette époque, le nouveau monastère fut entouré, comme un château-fort de hautes murailles et de tours crénelées ». Ainsi commençait l'existence de Sainte-Croix-en-Jarez, monastère chartreux.

Jurieu et le chemin de Béatrix

La chapelle de Jurieu

Note accessoire: Nous avons réservé ce détail pour le traiter à part. A vrai dire, il ne s'agit pas tout à fait de Ste Croix, mais ce détail en est trop proche et a trop d'importance pour être négligé. Il nous faut revenir à Béatrix: le trajet qu'elle peut parcourir de Châteauneuf au site de Ste Croix suit un chemin que l'on peut encore parcourir. C'est le plus rapide. Or, pour arriver au vallon de Ste Croix, Béatrix est passée, obligatoirement, par ce lieu qui s'appelle aujourd'hui Jurieu...
Jurieu! Les terriers et actes les plus anciens sont très précis à ce propos: Jurieu existe, dûment constitué, puisqu'il est question d'une paroisse dont la cure était en 1225 à la collation de l'archevêque de Lyon...Donc une église existe (même modeste) en 1225: "Ecclesia de Giuren". Il est, une fois encore, impossible que les seigneurs de Châteauneuf ignorent l'existence d'une église sur ce lieu... Béatrix ne pouvait l'ignorer non plus. Cet infime détail est capital car cet écrit isolé atteste d'une église et d'une cure, donc de messes. Qui dit messes dit pratiquants en quantité suffisante, donc... population!
Nous avons maintenant trois points incontournables sur le plan pratique: un propriétaire ou petit seigneur, des moulins assurant farines et peut-être huiles, une église pour les blessures et espoirs de l'esprit, donc des habitants, une population sédentaire!..
Il n'existe aucune trace de ces lieux et leurs habitants...ni écrits, sinon ces infimes détails oubliés, maïs suffisants pour que nous ne les ignorions plus...Il ne nous manque pour tout ceci qu'une force pour défendre ce site ou le justifier... Une forteresse ! C’est un sujet que nous aborderons plus tard.