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Société Périllos ©

Le Calice de Pedro de Luna

 

En Lisant ‘Le Magasin Pittoresque’

Plusieurs fois, nous avons développé ce que nous appellerions maintenant « l’affaire Pedro de Luna » tant ce personnage des plus insolites ‘colle’ à un épisode des Périllos… dont un lui resta fidèle, au plus profond de son exil. Celui qui fut le dernier pape français s’illustre par une série d’oppositions farouches face aux autorités, ecclésiastique et royale, de France.
Pedro Martinez, né en 1328 à Illueca sur les rives de l’Aranda… reviendra en Espagne pour y conduire son baroud d’honneur et y mourir, à Peñiscola en 1424, convaincu d’avoir été le seul pape légitime du schisme, élu en 1394. La papauté ne lui pardonnant jamais sa fronde, s’évertua à ne pas le considérer dans la suite des papes, mais seulement comme antipape en Avignon dont il fut en tous cas le dernier pontife… Son titre de Benoît XIII, n’étant pas retenu, sera repris et authentifié au XVIIIe siècle par un autre pape (Vincenzo Maria ORSINI), cette fois légitime de Rome.
Assiégé durant plusieurs mois dans Avignon, Pedro doit, après cinq ans d’occupation de son palais dans la cité, abandonner la place et s’enfuir, par la Durance, jusqu’à Châteaurenard. Ensuite, sa vie n’est qu’une succession de fuites, aux cours desquelles il sera accompagné et fidèlement défendu par un Périllos. François de Périllos, devenu grand chambellan de Pierre, roi d’Aragon en 1352, devient amiral de France de Charles V. Son fils Ramon fera instituer son territoire en Vicomté grâce aux alliances ambigües de son père avec L’Aragon et la France. C’est ce Ramon de Périllos qui accomplit le fameux et insolite pèlerinage en Irlande au ‘Puits St Patrick’, dont il revient avec la certitude que « sur ses terres se trouve l’ouverture vers l’autre monde »…
Cependant, pour en revenir au pape Pedro de Luna, on note que Ramon devient son conseiller, et fidèle défenseur, simultanément à son mariage avec sa proche parente, Violenta de Luna.
Hormis les nombreux épisodes de son obstinée insurrection contre la papauté de Rome et les autorités royales, il reste peu de témoins religieux de cet homme lors de sa papauté. C’est dans les colonnes de la revue ‘Le MAGASIN PITTORESQUE’ de 1862, pages 100 à 102, que dormait un élément témoignant du faste religieux de ce pape qui donna naissance à l’étrange légende des antipapes clandestins.
Nous remercions notre correspondant Zephyrin pour nous avoir donné accès à ses archives en nous signalant et transmettant cet intéressant document. ( ci-dessous )

Le Calice de Pedro de Luna

Tortosa est une ville de Catalogne située sur l’Ebre, à quarante kilomètres environ de l'embouchure de ce fleuve.
On conserve, dans le trésor de la cathédrale de cette ville, entre autres objets précieux, un calice d'or de style ogival, que l'on dit avoir appartenu au fameux Pedro de Lima, l'antipape Benoît XIII.
Nos lecteurs savent que ce vieillard énergique mais singulièrement obstiné, déposé par cinq Conciles qui le déclaraient ennemi de la paix universelle, refusa jusqu'à son dernier jour de reconnaître sa déchéance, et qu'avec lui finit enfin le schisme d'Occident. En ceignant la tiare, il avait cependant juré de travailler à l'extinction du schisme et même de renoncer au pouvoir si l'intérêt général l'exigeait. Malgré ses serments, et en dépit des représentations les plus pacifiques et des tentatives les plus conciliantes, il donna au monde le triste spectacle de ce que peut être l'entêtement joint à l'égoïsme. Désavoué par le clergé et la catholicité, assiégé dans Avignon par les armées de Charles VI, relégué en Aragon, sa patrie, il ne cessa de fulminer l‘anathème et de souffler partout la discorde. A quatre-vingt-dix ans, il mourut insoumis, ordonnant aux deux seuls cardinaux qui lui restaient de perpétuer le schisme après sa mort.
La ténacité, la fierté de race et de caractère de cet homme sont bien l'expression de l'esprit national des Aragonais, dont le proverbe dit : « Donnez un clou à l'Aragonais, il l'enfoncera avec sa tête plutôt qu'avec un marteau. » Aussi, le nom du célèbre antipape est-il resté populaire parmi eux. Ils sont fiers de leur Papa Luna, qu'ils regardent comme un grand homme et une victime illustre. Ils oublient assez facilement sa mauvaise cause en faveur du relief qu'il semble avoir donné aux derniers temps de leur indépendance nationale, dont le souvenir est toujours si cher aux peuples qui l'ont perdue. Mais c'est dans de semblables circonstances surtout qu'il faut se délier des attributions des objets d'art anciens, l'opinion populaire étant toujours disposée à rattacher aux seuls noms célèbres conservés par la tradition toutes les choses dont l'origine est obscure. Ici, toutefois, on n'a aucun motif sérieux de ne pas croire que ce calice ait été l'un de ceux que le vieux pape déchu élevait d'une main peu disposée à bénir ses ennemis.
Par son style, en effet, le calice de Tortosa rappelle la transition du quatorzième au quinzième siècle, temps où vivait l'antipape Luna. A cette époque, l'art ogival déclinait; il perdait cette sève vigoureuse, cette originalité de source qui exprimait le beau par l'heureuse proportion des lignes, l'élégante simplicité et la convenance des ornements. L'art jeune et vivace, le bel art traduit sa pensée d'un seul jet; se sentant fort, il va droit au but, mais toujours avec grâce et majesté. Par malheur, il ressemble le plus souvent à ces plantes d'une beauté rare qui, non seulement ne peuvent conserver longtemps la plénitude de leur fleuraison, mais encore dégénèrent dès qu'on les transporte en des climats étrangers.
L'art ogival est bien certainement d'origine française et, qui plus est, né dans l'Ile-de-France: Cela étant, dit M. Cahier, le savant auteur des Mélanges d'archéologie (dans une lettre qu’il veut bien nous adresser au sujet de ce calice), « on doit comprendre comment cet art a dû perdre la plénitude de sa sève dès qu'il a été transplanté. Les peuples du Nord le copient ou le remanient passablement, sans néanmoins se l'approprier puissamment... Mais au Midi, c'est une importation plus ou moins artificielle, même dans le midi de la France; et l'Espagne, qui ne se soucie pas d'avouer tout ce que nous avons fait chez elle, n'a pas su le conserver dans sa vraie vie. Cela seul montrerait que ce n'était pas un produit indigène. On imitait sans savoir développer. »
Le calice de Tortosa n'est pas, en effet, irréprochable; mais qu'il soit d'importation française ou d'imitation espagnole, il n'en est pas moins intéressant au point de vue de l'étude historique de l'art. On y voit le mélange des différentes phases d'un même art, ou une réminiscence des anciennes manières: les figures d'apôtres, le crucifiement, ciselés sur la coupe et le pied, semblent révéler une main ou un style primitifs, tandis que le reste sent déjà un peu l'afféterie et la recherche d’un art mal compris ou épuisé. Élégant dans sa forme et son ensemble, on peut surtout lui reprocher d'être trop surchargé de petits détails qui nuisent à l'effet général.
Parmi les autres richesses du trésor de Tortosa, on voit plusieurs objets d'origine arabe, notamment des vases d'argent et des coffrets de marqueterie d'un beau travail. Ces œuvres sont surtout dignes d'être étudiées en ce qu'elles portent aussi l'empreinte d'une transition entre deux arts bien différents : l'art oriental qui s'en allait avec les Arabes vaincus, et l'art d'Occident qui revenait avec les Espagnols rentrés en possession du sol de leurs pères. On y voit, mêlées aux méandres moresques, des figures d'hommes et d'animaux, genre d'ornement que ne comportent pas les arabesques de pure invention mahométane. C'est ainsi que l’art du vainqueur et celui du vaincu finissent toujours par s'unir ou se subir mutuellement, de même que les caractères et les lois : la plus forte des deux individualités domine et survit la dernière.