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Société Périllos ©

Où il est question du marquis Philippe de Cherisey
(1ère partie) - un étonnant CIRCUIT

 

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II – LA PAPESSE

Le bon roi Dagobert
Voulait conquérir l’univers
Le grand Saint Eloi
Lui dit : « O mon roi !
« Voyager si loin
« Donne du tintouin
« C’est vrai, lui dit le roi
« Il vaudrait mieux rester chez soi.

Valérien Ariès, le meilleur imprésario de France, a son logement au sixième étage sans ascenseur d’une maison de l’avenue Victor Hugo, dont les caves s’ouvrent sur un puits par où l’on accède au « drug-store » des Champs-Elysées. Sa réputation est telle qu’il a la coquetterie de ne plus répondre au téléphone.

ANNE – Venez donc réveillonner à la maison, Monsieur Charlot, si vous ne faites

rien cette nuit.

VALERIEN – Il ne fait rien.

Ainsi est-ce, le 24 décembre 1962, que Charlot vit Anne pour la première fois. Elle portait les trois couleurs de Béatrice quand Dante la découvrit, jupe rouge, corsage blanc et gabardine verte sans compter les fines chaussures de croco qui gémissaient un peu, comme font ces animaux, mais la nuit elle changea de tenue pour des sandales dorées et un sari noir brodé d*abeilles blanches. La maison d’Anne était de celles où il y a table ouverte, où l’on mange beaucoup de plats en riant. Aux douze coups de 0 heures, elle était avec Charlot sous le gui. Elle lui dit qu’il était le premier homme dont elle soit certaine de ne l’avoir jamais rencontré auparavant. Le square de la Trinité les avait bien vus, certes, faire des pâtés en sable, mais pas ensemble considérant que sept ans est sept jours les séparaient, mais voyez l’étonnante coïncidence : qu’à l’instant où Anne sortait du ventre de sa mère, Charlot, par chute d’une casserole d*eau bouillante, recevait sue le bras une cicatrice en forme d’archipel.
Les vingt-quatre jours suivant le réveillon étant passés comme autant d’heures d’une seule journée, vint le 17 janvier, fête de Saint Genou. Et –ouf merci ! – eux pour la première fois dans le même lit. Autre coïncidence, on fêtait en ce jour

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Le septantième anniversaire de la planète Léonor découverte par un autre Charlot, astronome.

Ayant mis de l’ordre dans la triste chambre de Charlot, Anne un jour y débarqua. A la manière des aérostiers qui prennent du lest, elle portait deux valises, mais faute de les avoir vidées par la fenêtre, elle les remporta quelques mois plus tard, s’étant elle-même incluse dans le lest. Alors, afin que chaque fois semble toujours la première et la dernière fois à la fois, ils ne cessèrent plus de se revenir et de se quitter se posant des lapins comme on applique des sangsues, s’embrassant comme on colle des timbres-poste, apprenant chacun de quel bois se chauffait l’autre et passant de la joie de vivre à la voie de givre.

Chacun sans plus craindre ni le froid ni le vent, poussait sa barque vers le Styx, versant sa larme, brandissant sa rame et l’arme blanche, donnant l’alarme du prochain rendez-vous.

Quiconque ouvrira cette urne et n’y verra que cendres y sentira pourtant le parfum d’une belle âme à qui les dieux ne reprochaient rien, et de quelques heures dont le passé ne se souviendra pas tellement elles étaient présentes. Anne et Charlot rêvaient d’une plage où ne va personne, d’un roman désuet dès sa parution et que personne ne lirait. Ainsi la vit-on chercher des Charlots qui fissent plus Charlot que Charlot lui-même et lui des Annes plus Anne qu’Anne, puis revenir au logement de l’ami Valérien où l’on distingue si mal ce qui différencie l’officine de l’habitation. Le canapé fait lit ; la télévision surmonte un meuble frigo ; le parchemin fleurdelysé aux initiales P.S. qui figure sur le mur tient du diplôme corporatif et du bulletin de naissance.

La tenture rouge de l’ami Valérien a trop retenu l’attention des visiteurs pour qu’on n’en dise pas quelques mots. On entre, on est seul quelques minutes puis la tenture se lève, livrant passage à Valérien Ariès ; on a juste le temps d’apercevoir un obscur cabinet dont le fond est une porte de cuir rouge agrémentée d’un enfant qui fait mine de la défoncer avec une coupe ; cela ressemble à la reliure d’un roman de jules Verne comme on en voit dans les distributions de prix. Quand on questionne l’ami Valérien sur cet étrange dispositif, le dialogue se déroule en général de la manière suivante :

VALERIEN ARIES – La coupe de cet enfant a la valeur d’un coupe-papier qui lui
permet de pénétrer dans le livre. Il y a là un calembour

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sur le latin « Liber » désignant le vin rouge, l’enfant, le livre et le domestique

QUESTION – Vous avez des domestiques ?

VALERIEN – J’ai des pages, des pages qui me tiennent en rapport constant avec l’extérieur. Chaque page m’apprend quelque chose mais me voile ce que va m’apprendre la suivante.

QUESTION – Si derrière cette porte il y a un livre, vous devez donc y vivre aplati comme une fleur dans un herbier.

VALERIEN – Moi ?

QUESTION – A moins qu’il n’y ait un palais derrière votre fausse reliure.

VALERIEN – Un palais ?

QUESTION – Ou un miroir reflétant seulement cette pièce où nous sommes.

VALERIEN – Seulement ?

Etc…Mais sautons au 21 décembre 1967 où Anne et Charlot se trouvent dans le logement de l’ami Valérien cinq ans après leur première rencontre au même endroit.

VALERIEN – Concernant cette histoire de fromages dont Monsieur Matras vous a touché deux mots voici une excellente « tête de Maure » que je vous prie de remettre à Labouisse, capitaine de « La Gamine », il en raffole.

Comme cette « tête de Maure » ne tient pas dans la valise, on l’enveloppe dans une feuille du « Monde », et vogue la galère avec ses six têtes, celle de l’ami Valérien, d’Anne, de Charlot, la tête qui se mange et celle de Platon en double exemplaire dont une pour le festival et l’autre pour les « roulers », le tout dans la treize chevaux de Valérien Ariès. A leur âge, Anne et Charlot n’ont même pas leur permis.

CHARLOT – Conduire une mécanique quand on n’est pas certain de se conduire soi-même, est-ce bien sérieux ?

ANNE – « Connais-toi toi-même » a dit Platon, « auto-école » en bon français.

VALERIEN – Pour vous rappeler au bon souvenir de mon bon souvenir, quand vous serez là-bas, ramassez un caillou des Canaries dans la nuit de Noël et rapportez-le moi, ça me fera un beau presse-papier.

Plus tard, depuis l’avion qui s’élève, Anne et Charlot voient s’éloigner vers Paris la treize chevaux de l’ami Valérien reconnaissable à cette grande croix rouge que le temps n’a pas encore effacée du toit. Ainsi pâlirent sans doute les croix rouges sur les caravelles du Nouveau Monde quand elles passèrent aux surplus américains.

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III – L’IMPERATRICE

La reine Dagobert
Choyant un galant assez vert
Le grand saint Eloi
Lui dit : O mon roi !
« Vous êtes cornu
« J’en suis convaincu
« C’est bon, lui dit le roi
« Mon père l’était avant moi.

Un avion qui passait au-dessus de Gibraltar fut soulevé soudain à six-cent kilomètres d’alti-tude. Quinze jours plus tard environ, l’hôtesse de cet avion, Luciada Samosas, reparaissait à Greenwich Village parfaitement indemne et sans le moindre accroc à ses vêtements. Interrogée, cette jeune personne déclara que son avion avait poursuivi le voyage jusqu’à la lune où les passagers s’étaient égayés lors d’une incroyable nouba.
Elle-même s’étant endormie s’éveilla dans Greenwich

Village parmi une réunion de hippies sans du tout savoir comment elle y était venue.
L’examen psychiâtrique auquel fut soumise Luciada Samosas n’ayant rien décelé d’anormal force fut à la compagnie aérienne de la réengager, et bien lui en prit car les passagers l’avaient adoptée pour fétiche. Elle en prit à son aise témoin l’allocution qu’Anne et Charlot lui entendirent prononcer lors du vol du 21 décembre 1967.

LUCIADA – N’attendez pas, cher passagers, que je vous dresse un parallèle entre l’aéroport d’Orly d’où nous venons et celui de Las Palmas où nous allons.
Fût-il aux pommes, un Chateaubriand n’y suffirait pas. On a déjà bien du mal à évoquer Las Palmas, notre capitale, sinon par son exotisme si typiquement typique d’ailleurs, son parfum d’auberge espagnole qui fait n’importe où le charme de n’importe quoi, son pouvoir de vous offrir scrupuleusement la somme de bonheur que vous y aurez vous-même apportée.
Bienvenue donc à Las Palmas, villégiature d’avenir qui bientôt débarrassée de ses palmiers et autres végétations parasitaires s’alignera parfaitement sur les architectures parisiennes du Rond-Point de la Défense. Veuillez cesser de fumer afin de boucler vos ceintures plus aisément, et comme la mer en se rapprochant risque de vous comprimer le tympan, veuillez vous introduire le chewing-gum dans les oreilles. Dank-U.

A l’aéroport, Anne et Charlot sont accostés par un nommé Silfax, chauffeur chargé de remettre le buste de Platon à la direction du festival, mais qui a encore la gentillesse de déposer leur bagage à l’appartement de la rue du Chroniqueur Benites Inglot. Eux, comme il est encore trop tôt pour ne rien faire, vont visiter la ville basse et en particulier le Rio, un fleuve qui a cessé de couler un peu avant l’arrivée de Christophe Colomb. Les ponts sont restés. Parfois dans sa mure

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saison quelque savant fervent, quelque amoureux austère vient rêver aux jours où le flot n’était pas pétrifié, s’accoude au paravent (vulgairement parapet) et, dans l’espoir toujours déçu de former des ronds entre deux airs, crache sur les cailloux. Des enfants viennent aussi, non pour cracher, mais pour déposer sur la berge une barquette en papier lestée qui d’un noyau d’olive, qui d’un ver de terre, comme si le flot régénéré devait emporter ce frêle esquif vers la mer. Jeunesse. Jeunesse que des badauds regardent faire en tirant de leur cigare des ronds de chapeau qu’ils échangent contre de vagues littératures.

ANNE – Sur la rive droite il y a un beau tilleul. L’an dernier, quand j’y suis venue avec Primate, ses branches étaient remplies de moineaux qui hurlaient.

Ils y vont, mais de moineaux pas plus dans les branches qu’au firmament ni même au firpapa. La vertu du tilleul les aurait-elle endormis ?

CHARLOT – Le tilleul est pour les Grecs « Phylira » qui désigne plus particulièrement entre le bois et l’écorce, cette membrane avec laquelle on fit le premier papier. Si donc les oiseaux se taisent aujourd’hui, ce n’est pas qu’ils dorment mais qu’ils écrivent.

ANNE - Avec Primate, ils hurlaient.

CHARLOT – Parce qu’il est illettré.

La cathédrale est voisine du tilleul ; sous son porche une plaque de marbre rappelle que depuis un siècle trois anciens futurs papes en ont franchi le seuil.
« A nous deux, supputent Anne et Charlot, c’est une chance sur cent trente -huit mille que nous avons de coiffer la tiare et d’associer un jour, qui sait, papesse et sous-pape de sécurité » Or, passant derrière le bâtiment, voilà que Charlot s’arrête comme hypnotisé. Anne voit une muraille de pierre rouge, un escalier large menant à une porte condamnée où le lichen sur la rampe, l’herbe sur les marches, prouvent que l’on n’est pas, depuis belle lurette, passé par là.

UNE VOITURE DE POMPIERS – Pain-pont pain-pont pain-pont pain-pont pain-pont

ANNE –Tu dors ?

CHARLOT – Je suis venu ici avec Roseline.

ANNE – Ça m’aurait étonné, celle là, qu’elle ne vienne pas sur le tapis.

CHARLOT – Je l’ai vue ici pour la dernière fois : les pompiers, le mur, les couleurs, la porte, tout y est.

ANNE – C’est à Rodez que tu l’as vue pour la dernière fois, merde, sur la place Emma Calvé.

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CHARLOT – Et bien ils ont transféré la place Emma Calvé depuis la Cathédrale de Rodez jusqu’ici.

ANNE – Qui « ils » ?

CHARLOT – Ceux qui s’occupent de nous depuis si longtemps.

ANNE – Rentrons.

Ils gravissent la ville haute, silencieux, tirant la gueule et debout sur le balcon du logement de la rue du chroniqueur Benites Inglot, regardent la majestueux paysage qui situe le « building Triangular » au terme d’un chantier de démolition construction.
Entre deux villas sur la gauche, pour faire joli, on voit un triangle de mer aussi aigu qu’un quart de brie.

ANNE – Je me couche pour deux jours. Fais-moi du tilleul comme pour un régiment.

Elle est furieuse, Anne. Cette Roseline quand cessera-t-elle de surgir, cette défunte rodézienne qui fut, imaginez la salade, fiancée au second mari de la première femme de Charlot. De fureur Anne marche presque au pas de gymnastique dans l’appartement tout en téléphonant partout, à la grande petite comtesse Marie-Madeleine, au général David-Leroy, à un portier d’hôtel pour avoir des nouvelles du señor Primate. 0 tell me all about Anne. I want to hear all about Anne, you know all Anna Livie Plurabelle? Yes of course. A la fin elle se jette sur son lit. Charlot à la cuisine songe que tous ces gens qu’on ne connait pas, c’est la barbe.

CHARLOT – D’être en être sans fin
la nourriture passe, la terre nourrit l’herbe et l’herbe le mouton ; le mouton nous nourrit, nous voyons dans la glace la barbe que nourrit son père le menton. La barbe oui. Figaro ci Figaro là. Ah che bel vivere per un barbiere di qualita.

Dans le miroir et dans l’eau frémissante de la casserole à tilleul Charlot voit, de derrière son visage mal rasé, se former doucement Roseline aux yeux noirs et blonde comme en son enfance où il ne l’a pas connue quand elle courrait dans les allées en réclamant sa panade. Elle tient dans sa paume une pomme de Nubie dont le seul parfum est une nourriture que se partagèrent Judas et Pilate.

ROSELINE – Pour toi, pour nous, pour le chien.

CHARLOT – Une pomme douce pour mettre à la bouche ; c’est pour qui ? C’est pour moi que Jésus est mort en croix.

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ROSELINE – Fourier qui l’avait payée quatorze sous dans un restaurant parisien en tira l’idée du phalanstère. Le restaurant le tenait d’Amédée Pommier, le mauvais écrivain que Balzac engagea pour mettre en vers la comédie humaine. C’était la pomme historique descendue jadis sur la tête de Newton avec notre gravitation universelle vers la tombe, mais aussi sur le nez de Cyrano quand regardant la terre entre ses jambes il la vit dorée sous les espèces d’un fromage de Hollande. Et c’est encore la pomme derrière laquelle le fils de Guillaume Tell s’abrite d’une grêle de flèches, et encore qui, quand le berger Paris l’eut offerte, causa la guerre de Troie par deux déesses contre trois. Et enfin celle d’Adam hésitant à la moitié du kiki entre notre honte à ravaler et notre histoire à vomir.
Ma pomme c’est moi. Voilà j’ai fini. A toi de chanter maintenant ma chanson favorite : « Histoire d’O ».

CHARLOT – Hé Léonor
Finis ton lion d’or
Paul a fait « han ! »
Pauline « Raie a jeu ! »
0 rayé, couverture
Rayez couvée, frayez roture
O fa o fa
O fa o fa o fa

Le buste de Platon se met de la partie. Tous trois debout sur la rampe couverte de lichen, tournant le dos à la porte condamnée reprennent en chœur ininterrompu

TRIO – Only this
Bis bis bis
And nothing more.

Que de choses à faire avant de réfléchir. Et puis réveiller Anne pour lui administrer ce tilleul qui fait dormir, est-ce bête.

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IV – L’EMPEREUR

Le bon roi Dagobert
Faisait peu sa barbe en hiver
Le grand saint Eloi
Lui dit : « O mon roi !
« Il faut du savon
« Pour votre menton
« C’est vrai, lui dit le roi
As-tu deux sous, prête les moi.

Il verse le reflet de Roseline sur les feuilles de tilleul et va poser la bassine sur la salette qui sépare les lits jumeaux. On sonne. Il va ouvrir. C’est une demoiselle presque aussi grande que lui, jeune, et belle plus que très.

DEMOISELLE – Je suis la grande petite
comtesse Marie-Madeleine Betaña.
Vous êtes Charlot, n’est-ce-pas ?
Anne est là ?

CHARLOT – Endormie pour longtemps.

Marie-Madeleine dit que tant pis au revoir, elle reviendra, mais qu’elle a rendez-vous sur le port Sainte-Catherine. A quoi Charlot lui demande si elle n’y connaitrait pas « La Gamine » et monsieur Labouisse son capitaine. Elle connait. Ils sortent ensemble. On se retourne sur leur passage. Nul aux Canaries ne saurait ignorer l’héritière d’une illustre famille dont les effectifs, à quelque siècle qu’on se place, demeurèrent toujours fort réduits. L’illustration des Betañas ne dépend pas seulement de cette rareté mais aussi bien de leur superbe isolement par rapport à l’histoire. Depuis le premier du nom jamais on ne vit un Betaña courtiser le pouvoir, ni le combattre, ni s’engager politiquement de quelque manière que ce soit ; même on n’en vit jamais qui tirât gloire de sa neutralité. Ce sont des gens dotés d’un optimisme virulent et sceptique, des gens qui affrontent les lendemains sans la sotte espérance qu’ils chantent pour la première fois mais dignement, simplement, pour voir ce qui va se passer. Or l’on se retourne sur le passage de Marie-Madeleine avec mélancolie parce qu’elle est la dernière de sa race et qu’après elle le nom de Betaña disparaitra du Gotha. Les happy few se rappelleront sa distinction quand elle servait le thé chez ses parents, et les happy numerous cette vie débauchée qu’avec n’importe qui n’importe où elle mena dès avant sa puberté. C’est dire si un peu de cette attention dont elle est l’objet se reporte sur Charlot, « l’étranger à la tête de Maure sous un bras et à la tête de Platon sous l’autre».

Charlot renonçant à raconter de quelle manière il détient ces deux objets se contente de déclarer que le fromage est un cadeau et que Platon dissimule en contrebande un chapelet de « roulers » capable d’actionner « La Gamine » Elle écoute

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avec intérêt cette drôle d’histoire, mais quand ils arrivent au port, la nuit qui les y a devancés empêche de discerner « La Gamine » parmi la forêt de mâts qui flotte sur la rade comme un hérisson crevé. Un patron de chaloupe identifie « La Gamine » à cette petite lumière là-bas sur la rade. On lui loue ses services. Au moment d’accoster, Charlot pousse le cri traditionnel.

CHARLOT – Ohé du bateau ! !

La petite lumière s’est éteinte. Pas de réponse

CHARLOT – Attendez-moi.

Il monte à bord. Une carte de visite – « Mr et Mme Labouisse » - épinglée sur la porte prouve qu’on ne s’est pas trompé de bateau. Charlot toque. Silence. Au plafond est peinte une rose des vents dont le nord est signalé par un ange à peau noire et aux ailes déployées. Il s’agit évidemment d’un rébus sur Eléonore = ailé au nord, funèbre hommage du capitaine Labouisse à sa créole disparue. Silence encore. Charlot griffonne son adresse et le but de sa visite sur un bout de papier et regagne la chaloupe.

CHARLOT - Chou blanc.

MARIE-MADELEINE – Je vous raccompagne.

CHARLOT - Mais votre rendez-vous sur le port ?

MARIE-MADELEINE – J’ai rendez-vous partout et avec tout le monde.

Elle emprunte la première voiture venue, y invite Charlot, démarre et, en cours de route, fait l’éloge de Las Palmas où le matériel maritime est meilleur marché que partout au monde : un jeu de « roulers » peut s’acheter ici deux fois moins cher qu’en France. Charlot stupéfait se le fait répéter. Est-ce que par hasard cette modeste contrebande de roulers ne dissimulerait pas un trafic autrement grave de billes en or ou truffées de drogue. Aurait-il pas mieux valu laisser la « tête de Maure » à la porte de la cabine, jeter la tête de Platon dans la mer et filer sans laisser d’adresse ? Cependant la voiture est arrivée rue du chroniqueur Benites Inglot. Une petite lumière qui brillait dans la chambre d’Anne s’éteint.

CHARLOT – Voulez-vous monter avant qu’elle ne se rendorme ?

MARIE-MADELEINE – Mais non. Dites lui simplement que j’ai retrouvé le Primate, qu’il s’est rasé pour lui faire honneur mais qu’il ne peut pas venir à cause de vous. Elle comprendra.

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CHARLOT – Certainement.

MARIE-MADELEINE – Votre prétention à faire marcher la gamine sur roulement à
billes m’avait amusé ; il ne me déplaisait pas non plus de contrebander mais si c’était pour y monter tout seul sur la gamine que vous m’avez menée en bateau, il ne fallait pas vous déranger.

A côté de cette fin de race si parfaitement baisable avec ses grandes mains fines, son regard humide, sa bouche délicate qui suçotte un cachou, Charlot se sent tout con. Enfin il prend congé.

CHARLOT – Hasta pronto.

LA PORTIERE – Clac.

La voiture s’en va. Là-haut la lampe d’Anne est toujours éteinte. Quelle tristesse que ces signes de vie qui meurent sous votre nez, ces bonnes fortunes qui vous annoncent qu’on aurait pu les cueillir. Charlot pose le buste de Platon sur une étagère du vestibule, entre à pas de loup dans la chambre noire écoutant le souffle régulier de la dormeuse. Un ventre gargouille ; quelqu’un – mais qui ? – doit avoir faim. Il soupèse la « tête de Maure », défait l’emballage, fait une inspection sommaire, pose la boule sur le marbre blanc de la salette entre les lits jumeaux et va se coucher.

CHARLOT – Je dors !

Il se relève et s’assied dans un fauteuil de telle sorte que la boule de fromage s’inscrive sur la ligne qui va de sa tête à celle d’Anne.

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