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Société Périllos ©

Où il est question du marquis Philippe de Cherisey
(1ère partie) - un étonnant CIRCUIT

 

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V – LE PAPE

Le bon roi Dagobert
Avait un fauteuil tout de fer
Le grand saint Eloi
Lui dit : « O mon roi !
« Votre vieux fauteuil
« M’a tapé dans l’oeil
« Eh bien lui dit le roi
« Fais le vite emporter chez toi.

Un monsieur d’une soixantaine d’années mais vert pour son âge sonne à l’appartement d’Anne et Charlot et comme nul ne répond il entre avec un passe-partout. C’est David-Leroy, le seul général de l’armée française qui ait reçu les palmes académiques à titre militaire et la médaille militaire à titre civil. Apercevant sur l’étagère un buste de Platon aux yeux de verre, le voilà qui rêve in petto.

DAVID-LEROY – Œil, fenêtre du corps par où l’âme contemple la beauté du monde, en jouit, et se console ici de sa prison corporelle qui sans cette beauté serait un tourment. (haut) Debout les morts là-dedans !

Charlot accourt, reconnait le général dont Anne lui a tant parlé, et lui demande des nouvelles de sa mère, ex-présidente de la Croix-Rouge à Redon.

DAVID-LEROY – La présidente a pris sa retraite avec moi pour fêter dignement son nonantième anniversaire, mais nous demeurons increvables, elle faisant dans l’immobilier, moi pêchant le mérou dans la compagnie d’un psychiâtre.

CHARLOT – Le mérou est bien ce poisson de qui se réclament les mérovingiens.

DAVID-LEROY – Lui-même. Par ailleurs je poursuis une enquête sur les origines canariennes du vin de Malvoisie et sur le fabuleux trésor de l’île de Fer, la plus occidentale de notre archipel. Et votre enquête à vous, quoi de neuf ?

CHARLOT – Quoi, vous savez ?

DAVID-LEROY – Quand on a géré le Deuxième Bureau on n’est jamais tout-à-fait en retraite. Mais les plus belles fleurs sont aussi les plus tardives, voici Anne.

Elle entre, en effet, déclarant qu’elle se faisait une beauté, à quoi les deux hommes répondent presqu’en cœur que cela pouvait encore [ ] quelques années.
David-Leroy, désireux d’arrêter ces galanteries si semblables à un chapelet de crottes de biques en terrain montagneux propose qu’on aille déjeuner « chez la Beltraneza », une auberge devant la mer où l’on vous sert le mérou en portions de

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trois hectogrammes par personne.

DAVID-LEROY – En route pour la visite à bord de ma deux chevaux. Sur votre gauche, le bord de mer, tout à voir, rien à signaler. A droite, l’Hôtel de ville pavoise aux couleurs du festival cinématographique. Puis le Théâtre où chaque année, en échange des vacances que le club Méditerranée offre à sa famille, se produit un pianiste de classe internationale. Cette vache énorme au flanc de la montagne est en contreplaqué ; elle vante les vertus d’un cognac espagnol. Le super-marché…


ANNE et CHARLOT – Stop !

Anne dit qu’elle a besoin de sandales dorées, Charlot qu’il n’a pas de maillot. Le général flaire qu’il y a de l’eau dans le gaz chez les tourtereaux ; secrètement il s’en réjouit. De fait Charlot va s’acheter un slip bleu semblable à celui que lui avait offert une folle maîtresse sur la Côte d’Azur en 1955 ; Anne de son côté voudrait une paire de sandales identiques à celles qu’un jour en guise d’adieu elle laissa dans la corbeille à papiers de Charlot, à celles que Pizzare déposa en pleurant aux pieds de la Madone. On repart. Anne et Charlot demandent qui est la Beltraneza.

DAVID-LEROY – Une berbère à qui vous éviterez de demander si elle a de la « tête de Maure ». Outre l’auberge qui porte son nom, elle possède encore une écurie de purs-sangs et le yéyé-disco-club de Las Palmas. Elle est la dernière héritière des cirages Aben et pourrait prétendre au trône de Castille depuis cinq siècles que les gouvernements espagnols entretiennent sa famille pour qu’elle se taise. Il se trouve que la première Beltraneza du nom, ayant été indûment supplantée par Isabelle la Catholique, épousa un juif lequel reçut pour sa peine le titre de vice-roi des Indes.

CHARLOT – Christophe Colomb !

DAVID-LEROY – Exactement.

ANNE – Oh mince !

DAVID-LEROY – Plus un mot sur la question.

« Chez la Beltraneza » se trouve à quelques encablures de l’autostrade, devant la mer d’où s’élève une cimenterie-bétonnière entièrement neuve dont on dirait la forteresse du roi Arthur. Rien ne bouge là-bas qu’un homme qui pourchasse des rats avec sa carabine. Le général, Anne, Charlot ont pris place à une table ronde dont la nappe éblouissante renvoie si fort le reflet du

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soleil qu’on ne saurait sans pleurer voir ce qu’on mange. La bouteille de Malvoisie apparait comme en rêve au centre du cercle.

DAVID-LEROY – Calix meus inebrians, quam praeclarus est. Gentlemen, le Graal !

CHARLOT – Skol .

ANNE – « A midi pommes bleues » comme on dit chez nous.

La fraicheur du Malvoisie semble émaner du pôle. David-Leroy passe sur la plage, lance son chapeau à la volée derrière un rocher, va l’y rejoindre et reparait en tenue de plongée avec masque surmonté d’une canne creuse qui s’évase en petite cage limitant les évolutions d’une balle de ping-pong.

DAVID-LEROY – Je vais voir sous la mer s’il y a du mérou. Qui m’aime me suive.

Ses pieds palmés de caoutchouc violet disparaissent sous la surface, ses hanches et tout sauf la balle de ping-pong qui rode à la surface. Charlot déclare galamment à Anne qu’il est, lui, sa balle de ping-pong ; elle, déjà rendormie, ne l’entend pas. Il enfile son slip, s’allonge à côté d’elle, attrape un coup de soleil, s’engage dans l’eau à mi-corps et grelotte. Là-bas, l’homme à la carabine continue de pourchasser des rats et Charlot se souvient d’un autre soir, à Noël, quand il tournait en rond dans sa chambre tenant un papier bleu de l’huissier à la main. Voilà ce que c’est que prendre un bain après déjeuner ; on risque la congestion. Il revient s’allonger à côté d’Anne, menton piqué dans le sable, et ferme les yeux. Remontant de la mer à son tour, le général.

DAVID-LEROY – Vous dormez ? Il dort ?

ANNE – Mmm.

DAVID-LEROY – Il a presque gelé mais l’eau était presque chaude.

ANNE – Mm.

Le visage d’Anne endormie a l’impassibilité des momies quand elles méditent un mauvais coup. Un moustique s’est posé sur sa joue, la pique ; elle n’a rien senti. David-Leroy éprouve la fierté du vieil âge qui veille et qui a la jeunesse de tout ce qu’il voit, et il parle tout seul.

DAVID-LEROY – Aujourd’hui le mérou, tintin, mais de la lamproie. Vous prenez, dit Curnonsky, le prince des gastronomes, une belle lamproie bien vivante, vous lui plongez la tête dans du vin de Malvoisie. Quand mort s’en est suivie, vous nettoyez la lamproie dans l’eau bouillante, vous la videz etc…, cela s’appelle « Lamproie à la

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petite mort ». Oui j’en ai dressés à Cherchell, des comme votre Charlot, quand j’instruisais des jeunes officiers pesants par la crainte même qu’ils avaient de peser. Un roseau pesant ecce homo.
Une douleur lombaire vient lui rappeler sa mésaventure avec Sibylle, sa petite nièce au visage putain. Assis sur un rocher, il se déchausse un pied avec l’autre. Il songe à ce fabuleux trésor de l’île de Fer qui ferait bien de se montrer tant qu’on est encore dans le bel âge d’en jouir. La jeunesse s’en va si vite ; et encore cela se discute si l’on en juge par le reflet du regard sur le plexiglass à l’intérieur du masque de plongée : « respiciens post te hominem memento te » : on a l’âge de son regard sur la jeunesse ni plus ni moins.
Charlot qui jusque là faisait semblant, s’endort vraiment, un ange en sa béatitude.
Anne s’endort aussi à force d’écouter les vagues imitant le bruit qui vient des litterines ( ?) quand on ferme les yeux d’un enfant.

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VI – L’AMOUREUX

Le bon roi Dagobert
Allait à la chasse au pivert
Le grand saint Eloi
Lui dit : « O mon roi !
« La chasse au coucou
« Vaudrait mieux pour vous
« Eh bien lui dit le roi
«Je vais tirer, prends garde à toi ».

La grande petite comtesse Marie-Madeleine de Betaña en robe du soir se tient dans l’ombre du palier. Deux jeunes gens en smoking l’escortent, identiques au foulard pris, l’un rouge, l’autre bleu. Anne surgit, sirène sereine en sa robe d’or et sandales de même métal.

TRIO – Coucou !

ANNE – Bon Noël. Hasta pronto.

CHARLOT – Tu t’en vas !

Et les voilà partis. Depuis son balcon Charlot les voit s’engouffrer dans une voiture qui descend la rue, tourne le boulevard en direction de la ville basse, et les voilà complètement partis. Dix heures du soir. En cette nuit de Noël, bien des réverbères verront passer cette voiture qui contient la robe en or qui contient Anne qui ne se contient plus. Les néons du building Triangular s’allument, révélant sur le chantier de démolition-construction, un terrain de foot dont on ne se serait pas douté en plein jour. Cela rappelle à Charlot le caillou presse-papier que l’ami Valérien voulait qu’on lui recueille cette nuit. Il descend au chantier et s‘y choisit un caillou semblable en tous points à un cœur, c'est-à-dire lourd, gris et triangulaire. Il fait mine de le lancer au jugé sur un buisson d’où pourraient bien sortir deux lièvres à la fois, Anne et Marie-Madeleine.
Et puis non, les cailloux sont respectables, car ils étaient cailloux bien avant que nous ne fussions hommes. Celui-ci, par exemple, qui sait si le grand Démosthène ne se l’est pas mis en bouche pour ses exercices de diction, et si, l’ayant recraché dans la mer d’où il roula jusqu’en Sicile, il ne le faisait pas entrer parmi les matériaux de la prison où furent internés Platon et Timée. Alors Timée l’aurait arraché au mur pour s’évader aux îles Canaries, l’aurait gardé comme un souvenir de captivité, de pieux disciples l’auraient inclus dans sa sépulture.
Rien alors ne subsisterait du tombeau de Timée qu’un presse-papier, à Paris, sur la table de Valérien Ariès.

Deux voix familières, celles du général David-Leroy et de la Présidente, sa mère, interrompant cette méditation, obligent Charlot à se cacher derrière un talus.

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DAVID-LEROY – Par une nuit comme celle-ci on se demande où elles se réunissent.

PRESIDENTE – Comme si assez de jeunes personnes ne se relayaient pas encore dans votre guérite, à commencer par Sibylle notre petite nièce.

DAVID-LEROY – C’est mon passé, madame, que je courtise, auprès de ces jeunes personnes. Mais mon avenir, dites, mon avenir où le trouverai-je sinon chez ces étrangères prémonitoires de votre vieux sein où je retournerai un jour ?

Leurs voix s’éloignent vers le triangle de mer entre les maisons, là où l’eau céans hâte l’antique, là où la convergence des perspectives fait dérailler les chemins de fer. A peine ont-ils disparu que neuf étrangères, jolies, un peu mûres mais pas trop, font leur apparition, galopant comme si elles voulaient rattraper le père Noël sous les apparences d’un général en retraite.

CHARLOT – Courrez mignonnes ! Il n’est pas loin. Sa mère l’accompagne ! Toutes vous êtes, serez, ou fûtes, de fait ou de volonté, putes.

Avant qu’il n’ait pu succomber à la tentation de leur lancer son caillou dans les fesses, les neufs muses se sont éclipsées. Il remonte à l’appartement et se verse un gin sur les rochers, « on the rocks », qui font ding-ding dans le calice pendant l’élévation. Au gui l’an neuf muses. Minuit sonne. Partout en plein air des couples s’enlacent du bras gauche et de la main droite écrivent leurs initiales sur l’écorce des arbres. Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Pas de réponse. Il pousse un gros soupir plein de mélancolie et songe à d’autres choses empochant son caillou.

Trois angelots lui apparaissent, l’un en robe du soir blanche est escorté des deux autres en smoking rouge et bleu. Ils supportent Notre-Dame du Perpétuel Secours dans sa robe en or. Celle qui de son chaste sein conçut le dernier dieu pose un pied sur la lune et un sur le serpent.

CHARLOT – Gare à la manœuvre, machinistes du grand théâtre ! Quand montera vers le ciel cette superbe pâtisserie, je ne veux entendre aucune poulie grincer. Hissez le grand caca, toi !

Une heure du matin. Charlot recule la pendulette de trois heures.
Revoilà dix heures du soir quand Anne franchissait le pas de la porte. Histoire de se réveiller à midi il met la sonnerie sur neuf heures. Ce n’est pas avec des cailloux que l’on tue le temps, ni même avec des flèches comme prétendait faire Hercule sur les oiseaux du lac. Pour tuer le temps, pour le débiter en rondelles, rien de tel que le balancier des pendules, en souhaitant que demain

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ne reproduise pas aujourd’hui de manière trop servile. Le tourne-disque des voisins par sa ressemblance avec une machine à découper le jambon n’est pas mal non plus. Apparemment les voisins n’ont qu’un seul disque qui n’a qu’une seule face, « Jalousie » tango argentin. Charlot y improvise de nouvelles paroles sur le thème « moi j’tricote dans mon coin, tu fricotes dans le tien ». Au premier couplet la bien aimée du poète se fait débaucher par une grande petite comtesse déguisée en soubrette. Au second un primate-marin à cause de la rime – offre à l’infidèle sa barbe dans un sachet de romarin. Au dernier, le plus beau, quelqu’un se plaint de quelque chose. Et l’on achève sur le refrain :
« C’en est fait
« O forfait
« Pauvre pompe
« Sans pompe, o cœur, il faut mourir.
Les peines que Charlot a prises pour composer cette chanson ont pour effet que maintenant il n’a plus ni colère, ni souffrance, ni le moindre désir de fouetter un chat, ni plus qu’une boule quand il a sa tête dans les mains.
Enfin c’est l’aube. Depuis le bâtiment des Halles s’élève le chant du coq si bête et mécanique qu’il faut se dépêcher de renier pour n’avoir pas à l’écouter trois fois.

LE COQ – Kenavo ! Mektoub ! Silfax ! Kibos eirêpté ! Alea jacta est ! Lamma Sabactani ! tout est consommé !

Au bout du terrain de foot là-bas en bas, Charlot croit apercevoir Anne en gardien de but, dans les poteaux. Hurlement de la foule : le ballon vient de lui filer entre les jambes.

LA FOULE – Il y est ! Alléluia, il y est !

Mais voici bien le miracle, en ce premier matin du monde qui vit Jésus ouvrir les yeux et Anne se faire marquer un but, les arroseuses municipales descendent le boulevard. A midi La Palmas sera débarrassée de tous ses serpentins. Les néons du building Triangular s’éteignent. Charlot s’étire en écartant les bras. O toi qui vas dormir, recommande mon âme à celui qui ne dort jamais.