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De
Maurice Leblanc à Rennes-le-Château et Périllos? |
Une
méthode particulière
Maurice
Leblanc nous a depuis longtemps habitués à suivre son prodigieux
héros, Arsène Lupin, dans les méandres et rebondissements
des aventures dans lesquelles il l’immerge sans ménagement.
Hormis des aventures aux titres énigmatiques dont nous avons tous
les meilleurs en mémoire, il en est également d’autres
dont le parfum fleure bon le mystère de Rennes-le-Château,
ou du moins certaines de ses approches. Certes, il faut prendre en compte
le fait qu’un auteur, parfois, peut s’inspirer de faits et chroniques
du temps pour camper le fond d’une de ses œuvres sans pour autant
y adhérer. Utiliser quelques éléments anodins est une
chose mais il en est très différemment au moment où
ces ‘éléments’ se font insistants, bien que soigneusement
‘noyés’ dans le fil de l’action. Au demeurant,
Jules Verne ne s’est jamais privé, pour notre plus grand délice,
de puiser son inspiration dans des ‘Capitaines’ aux noms sonnant
fort les régions du Razès… quand ce ne sont pas des
régions, navires et faits notoires accrochés à d’héroïques
‘Axel’ nous montrant ainsi par quel ‘Axe’ suivre
notre recherche. Alors, qu’y aurait-il d’étonnant, ou
détonant, dans le fait que Maurice Leblanc ait suivi, lui aussi,
ce chemin des plus anodins à première vue. L’ennui est
qu’il semble que cet auteur, né à Rouen en 1864, ait
non seulement fait sienne cette méthode mais ait bien pu, en réalité,
l’explorer pour des raisons pas très nettes encore actuellement.
Un
« Je Sais Tout » bien à propos
Notre
intention n’est pas de développer les méandres parcourus,
ou non, par de nombreux chercheurs en la matière mais de relever
seulement quelques détails que nous retenons plus précisément
pour cette présentation.
Leblanc est tout d’abord un illustre inconnu lorsqu’il fait,
dans la plus grande indifférence, ses armes sur les colonnes du Figaro,
par exemple, et produit quelques romans ne provoquant pas une critique enthousiaste…
Tout aurait pu en rester là, et nous laisser orphelins des petites
merveilles que sont les grands romans qui suivront, si un certain Pierre
Laffitte ne venait de lancer un magazine du nom de ‘Je Sais Tout’.
Pour le n°6, du 15 juillet 1905, Leblanc se voit commander une nouvelle,
‘L’arrestation d’Arsène Lupin’… suivie
durant plusieurs années d’une vingtaine d’autres aventures.
Avec cette ‘arrestation’, Arsène Lupin entre, par la
grande porte, dans le panthéon des aventuriers ‘gentlemen cambrioleurs’
pour ne jamais plus en sortir. Après ce formidable tremplin, ce seront
enfin les ‘grandes aventures’ qui nous fascinent toujours, telles
‘L’Aiguille creuse’, ‘La Barre y va’, ‘Dorothée
danseuse de corde’, ‘Le triangle d’or’, ‘l’Ile
aux trente cercueils’… et tant d’autres. Quasiment chacun
de ces grands romans contient une intrigue astucieusement dissimulée
dans le feu d’une action liée à certains éléments
qui irrésistiblement nous ramènent à l’énigme
de Rennes-le-Château et l’abbé Saunière. Il y
aurait tant à dire que plusieurs chapitres n’y suffiraient
pas. Le plus simple et le plus rapide est de consulter, avec profit, le
formidable travail de Patrick Ferté ‘Arsène Lupin supérieur
inconnu’, ouvrage de référence indiscutable en la matière.
Cet ouvrage foisonne d’une incroyable quantité d’éléments
soulignant l’aspect initiatique et hermétique d’Arsène
Lupin dans l’œuvre de Leblanc.
Une
passe d’armes entre deux titans du genre
'Arsène
Lupin'
Avant
d’aller à notre but, soulignons seulement que Maurice Leblanc
(1864 – 1941) est un détour indispensable dans les domaines
méridien et énigmatique. On peut pratiquement dire que la
majorité de ses romans concernant Arsène Lupin (le loup ?)
fait allusion à la méridienne, ses extériorisations
et ses secrets, surtout ses finalités dans le Sud de la France, mais
aussi ses ramifications étroites avec l’Histoire ‘occulte’
de notre territoire. Maurice Leblanc dut avoir, lui aussi, des relations
directes avec les milieux initiatiques… Mais était-il initié,
initiateur aux secrets qui nous intéressent… ou les deux simultanément
? Seuls ses romans peuvent nous le laisser deviner. Par exemple, concernant
l’évêque Pavillon, d’Alet, il suffit à ce
propos d’observer que ‘813’ est à la fois le titre
d’une aventure d’A. Lupin… et la date fondatrice de l’abbaye
d’Alet.
Ensuite, nous pourrions épiloguer sur le fait que dans ‘L’île
aux trente cercueils’ le nom de Sarek est une anagramme (phonétique)
de… Arques auquel va s’ajouter un clin d’œil aux
‘portes de l’Enfer’ ! Quant à la ‘Roseline’
si présente dans tant d’interprétations sur le propos
des ‘Lignes rouge et rose’, l’auteur, ne tentant même
pas de la dissimuler dans les replis de ses romans, la nomme ouvertement.
Si tous ces aspects sont de première importance, ce sont pourtant
vers d’autres que nous allons tourner notre attention en revenant
à ce numéro XVII de 15 juin 1906 du magazine ‘Je sais
tout’.
Maurice Leblanc va conduire son poulain à une passe d’armes
avec un certain Sherlock Holmes dont le créateur est Conan Doyle.
Evidemment, comme Lupin l’emporte haut la main sur le détective
anglais, l’auteur de ce dernier, n’appréciant pas trop
la plaisanterie, émet quelques protestations. Aussi nous voyons,
dans la première version, Arsène Lupin affronter Sherlock
Holmes et, dans une seconde édition, ce dernier devenir Herlock Sholmes…
ce qui n’empêche pas ce dernier d’être ridiculisé
par son anti héros, moins guindé et nettement plus sympathique
et populaire. Comme le veut la tradition, c’est par trois fois que
les deux antagonistes se retrouvent rivaux sur une même affaire avec
ensuite ‘Arsène Lupin contre Herlock Sholmes’ et ‘L'Aiguille
creuse’ qui auront une conclusion tout aussi déplaisante pour
le pompeux détective anglais… au risque de déplaire
à ses admirateurs.
L’ombre
de l’abbé Gélis et du Razès
‘La
vie extraordinaire d’Arsène Lupin – Sherlock Holmes arrive
trop tard’ est donc la première ‘rencontre’ entre
le détective anglais et notre héros. Il y a dans une vieille
propriété aristocratique une énigme jusque là
insoluble. A cet effet, Holmes, invité à la résoudre,
se fait doubler de peu par Lupin… Ce dernier pille, avec goût,
le château de Thibermesnil, grâce à la résolution
de l’hermétique cryptogramme « La hache tournoie dans
l’air qui frémit, mais l’aile s’ouvre et l’on
va jusqu’à Dieu ». Une fois éclairci, celui-ci
lui permet de découvrir un passage secret par lequel il emporte un
mobilier de grande valeur… à la barbe d’une division
d’infanterie manœuvrant dans le secteur… et en mettant
en déconfiture le détective anglais auquel Lupin dérobe
même sa montre qu’avec une élégance moqueuse il
lui restitue avec sa carte de visite.
Evidemment, on nous rétorquera qu’il n’y a là
que l’exercice des premières armes de Leblanc peut-être
encore un peu hésitant dans ses grands traits… Rassurons-nous
car tout évoluera ensuite vers les grands effets classiques qui nous
laisseront admiratifs. Cependant, si tout ceci est récréatif
et distrayant, on ne voit pas très bien, au premier abord, le rapport
entre cette aventure et l’affaire de Rennes-le-Château. Alors
prenons garde à bien lire deux ou trois passages particuliers qui
vont changer radicalement notre première impression.
En effet, nous allons trouver à la page 545 du magazine (soit la
troisième pour cette nouvelle) quelques informations à retenir.
Tout d’abord, nous assistons à une discussion se déroulant
dans « la grande salle à manger du château de Thibermesnil
». Il y a là une douzaine d’officiers « dont les
régiments manœuvrent aux environs, un certain Velmont, à
la ressemblance ‘frappante’ avec Lupin, et tout ce monde est
là sur invitation du banquier Georges Devanne et de sa mère
»… sans oublier dans cet aréopage la présence
du curé du village. Et tout ce beau monde de s’entretenir du
secret des lieux … un secret engageant même deux rois de France…
Or, voici que dans la discussion concernant de très vieilles archives…
secrètes, l’abbé prend la parole tout en étant
qualifié par le propriétaire des lieux de « fouilleur
d’archives, grand liseur de mémoires »… Jusque
là, rien de bien palpitant pour nous, sauf que le nom de ce prêtre
est « l’abbé Gélis » !!!!
Mais ce n’est pas encore tout car le premier des rois étant
partie prenante dans ce secret est précisément Henri IV…
Le texte nous dit encore que celui-ci a reçu cette formidable confidence
d’un « duc Edgard » à l’avant-veille d’une
bataille qui aura pour nom… « Bataille d’Arques ».
Certes, Gélis étant nommé, on pense immédiatement
au château d’Arques dans le Razès. Et bien non !…
Leblanc nous donne une info qu’une fois encore il cache sous l’innocence
d’un autre lieu de ce nom où Henri IV livra bien une bataille
d’artillerie en 1589 contre le duc de Mayenne. Le château en
question est celui ‘d'Arques la bataille’ qui permet à
l’auteur de jouer sur deux noms similaires et, de fait, la mise place
d’une ambiguïté notable pouvant nous indiquer une région
du Razès après nous avoir donné le nom d’un ‘abbé
Gélis’, grand chercheur en archives ! Quant au roi Henri IV,
ne pourrait-il pas correspondre, avec tout le respect que nous lui devons,
à un sinistre clin d’œil sur le dramatique dernier événement
de la vie de Gélis précisément ? En effet, Gélis
est monstrueusement massacré dans la nuit du 31 octobre 1897, la
veille de la Toussaint et de son départ à la retraite. Sur
le lieu du crime, dans les multiples traces de sang, les enquêteurs
trouvent un cahier de papiers à rouler les cigarettes. Sur une feuille,
les gendarmes trouvent une indication laconique « Viva Angéline
». L’enquête sera conduite jusque dans le milieu des prostituées
narbonnaises parmi lesquelles s’en trouve une du même prénom…
Or, son ‘surnom’ de prostituée est « Henri IV »,
en raison de l’attrait de ce roi pour ses ‘mignons’, aux
spécialités sexuelles très particulières…
Ajoutons que jamais ce crime ne sera élucidé.
Détour
par le Roussillon
Certes,
pour nos joyeux adversaires, tout ceci ne signifie rien qu’un sympathique
clin d’œil de notre vieil ami le hasard. Bien entendu, nous ne
pouvons pas nier la probabilité hasardeuse… Pas plus que nos
antagonistes ne peuvent effacer qu’en 13 lignes d’une étroite
colonne, Maurice Leblanc nous apporte le nom de l’abbé Gélis,
du château d’Arques et du surnom d’une prostituée
pouvant entrer dans les obscures méandres d’un crime abominable.
Ce crime pouvait fort bien, au demeurant, avoir pour raison de faire avouer
à ce prêtre, réputé peu sympathique pour ses
ouailles, un secret ‘d’archives’ pour lequel il aurait
préférer mourir plus que de le confesser !
Nos anciens disaient, avec sagesse, que « si une fois passe, deux
fois lasse et trois fois casse ». Ici, Maurice Leblanc fait confronter
Lupin à trois détails entrant dans l’affaire qui nous
concerne. Certes, il y aurait la possibilité que la rumeur de ce
crime atroce soit parvenue aux oreilles de l’écrivain qui put
utiliser ce nom neuf ans après. Si ceci est plausible, rien non plus
ne l’autorise complètement… A moins, bien entendu, que
Maurice Leblanc n’ait été à propos d’autres
tenants et aboutissants sur le secret qui concerne Rennes-le-Château
et surtout Saunière et Périllos… Et oui, Périllos,
car Périllos n’est pas très loin de Perpignan et c’est
précisément dans cette magnifique préfecture des Pyrénées
Orientales que viendra finir ses jours Maurice Leblanc et s’y éteindre
le 6 novembre 1941… Et, bien sûr, on nous dit que ce choix n’avait
d’autre raison que celle d’un homme fuyant l’occupation
des nazis… Mais, à notre avis, Perpignan n’était
pas la seule ville ‘tranquille’ durant cette dernière
guerre… Le choix était tout de même un peu plus important.
Mais on pourrait encore ajouter que ce ‘refuge’ loin des fracas
de la guerre (encore que…) pouvait aussi être ce qui restait
à cet homme de la mémoire d’un de ces amis qui vécut
pas très loin de cette préfecture roussillonnaise… un
certain Alphonse Daudet qui en savait un peu plus que quelques lettres ‘moulinesques’
sur une autre forme d’ésotérisme et d’hermétisme
qu’il sut répandre au travers de récits populaires aux
accents d’amusement romanesque des plus anodins.
…
et détour par la cathédrale de Carcassonne
A
ceci nous ajoutons, comme plusieurs chercheurs, que le hasard fait si bien
les choses que monseigneur Billard, si bienveillant pour notre abbé
Saunière, a pour prénoms Félix et Arsène…
ce qui ne prouve absolument rien, il faut le reconnaître. Cependant,
dans la cathédrale de Carcassonne, à gauche de la pierre tombale
de monseigneur Félix Arsène Billard se trouve la petite chapelle
latérale dédiée à St Jean Baptiste et on y trouve
un buste reliquaire de… saint Lupin (chanoine de la cathédrale
Saint Nazaire de Carcassonne, IXe s.). Monseigneur Billard étant
décédé en 1901, le père de Lupin pouvait tout
à fait, au cours d’une visite, avoir été frappé
par le hasard de certains noms et les avoir ensuite réutilisés
pour l’état civil de son poulain… dont les vraies aventures
commencent vers 1905. Oui mais là, le hasard aurait vraiment bien
fait les choses !
Nous ne prétendrons jamais que ces éléments sont des
preuves de connivences ésotériques entre Maurice Leblanc,
son héro Arsène Lupin et l’affaire de Rennes-le-Château
– Périllos. Nous prétendons toutefois que ces mêmes
faits forment, qu’on le veuille ou non, un certain nombre de faisceaux
de convergences non négligeables… surtout si on y ajoute d’autres
remarques, à propos desquelles nous reviendrons plus tard, sur des
détails contenus dans les œuvres, bien moins connues et courues
des ténors RLCéens, de cet auteur fascinant.
Au moment de conclure, nous ajoutons que si rien ne prouve que Leblanc s’intéressa
au Razès, nous avons par contre la certitude que notre abbé
Bérenger Saunière s’était bel et bien abonné
au magazine ‘Je Sais Tout’ pour les années 1905 et 1906…
1906 étant justement l’année où cette ‘aventure’
est publiée au numéro 17, nombre bien connu des aficionados
de l’énigme de Rennes-le-Château !!! Rien ne dit si Saunière
eut une réaction, ou non, à la lecture des détails
et du nom concernant son collègue l’abbé Gélis,
avec qui il entretenait des relations cordiales pour ne pas dire plus…
Ce
qui est en haut est en bas !
Un
dernier détail, que nous laissons à la sagacité des
chercheurs ! Vers la fin de son roman Leblanc fait explorer le fatidique
souterrain par Holmes et Devanne. On observe alors une curieuse succession
des marches à parcourir, qui est celle-ci : « Ils descendirent
d'abord douze marches, puis douze autres, et encore deux fois douze autres.
Puis ils enfilèrent un long corridor dont les parois de briques portaient
la marque de restaurations successives, remontèrent quatre fois douze
marches et débouchèrent dans une petite cavité taillée
à même le roc. Le chemin n'allait pas plus loin. ». L’auteur
peut vouloir attirer notre attention sur un fait, celui d’une décomposition
de ‘fois douze’ : « d’abord douze marches »,
« puis douze autres », « et encore deux fois douze autres
». Pourquoi ne pas carrément annoncer 48 marches ou…
hauteurs ? Ensuite, on observe que les deux explorateurs occasionnels, après
leur descente, remontent « quatre fois douze marches ».
Ce qui nous permet de penser qu’ils sont descendus… sous quelque
chose… pour remonter ensuite à une hauteur égale au
point de départ !… Le choix du nombre 12 semble volontaire
car il est répété avec insistance et selon un découpage
précis donnant sommairement : 1x + 1x + 2x (pour la descente) = 4x
(pour la remontée). A cela on ajoute une ultime observation sur des…
« restaurations successives » pouvant montrer que ce secret
n’est pas si secret qu’il en a l’air, ou du moins pas
pour tout le monde ! Pour ceux qui étudièrent la morphologie
d’un lieu, cher à la Société Périllos,
il y a là un hasard numérique, à ajouter à celui
d’un cheminement depuis un tombeau oublié, impossible à
admettre tant les chances de tomber sur la concordance des chiffres est
impossible en matière de probabilité ! Nous y reviendrons
le moment venu.
S’il le fallait encore, nous pouvons quasiment affirmer que Maurice
Leblanc était réellement à propos d’un événement,
d’un fait, d’un secret dans le sud de la France, et que son
choix de repli durant la guerre n’avait sans doute rien à voir
avec le fait d’échapper aux affres de l’occupation allemande…
A suivre, pourquoi pas ???
André Douzet
N.B. Le livre de Patrick Ferté « Arsène Lupin supérieur inconnu », paru en 1992 aux éditions Trédaniel, se trouve régulièrement en vente à la librairie ‘La Porte de Rennes’.
La
Vie extraordinaire d'Arsène Lupin
par Maurice LEBLANC
Sherlock Holmes arrive trop tard
Nous avons vu Lupin aux prises avec plus fort que lui. Il est vrai qu'il n'était alors qu'au début de sa carrière. Depuis, il a fait des progrès. Une nouvelle et éclatante preuve nous en est fournie par la magistrale leçon de savoir-faire qu'il donna aux policiers de France et d'Angleterre dans l'aventure rapportée ci-dessous.
C’est
étrange, ce que vous ressemblez à Arsène Lupin, Velmont
! Horace Velmont parut plutôt vexé.
- N'est-ce pas, mon cher Devanne ! Et vous n'êtes pas le premier à
m'en faire la remarque.
- C'est au point, insista Devance, que si vous ne m'aviez pas été
recommandé par mon cousin d'Estevan, et si vous n'étiez pas
le peintre connu dont j'admire les belles marines, je me demande si je n'aurais
pas averti la police de votre présence à Dieppe. La boutade
fut accueillie par un rire général. Il y avait là,
dans la grande salle à manger du château de Thibermesnil, outre
Velmont, l'abbé Gélis, curé du village, et une douzaine
d'officiers dont les régiments manœuvraient aux environs et
qui avaient répondu à l'invitation du banquier Georges Devanne
et de sa mère. On passa dans l’ancienne Salle des Gardes, vaste
pièce, très haute, qui occupe toute la partie inférieure
de la tour Guillaume, et où Georges Devanne a réuni les incomparables
richesses accumulées à travers les siècles par les
sires de Thibermesnil. Des bahuts et des crédences, des landiers
et des girandoles la décorent. De magnifiques tapisseries pendent
aux murs de pierre. Les embrasures des quatre fenêtres sont profondes,
munies de bancs, et se terminent par des croisées ogivales à
vitraux encadrés de plomb. Entre la porte et la fenêtre de
gauche, s'érige une bibliothèque monumentale de style Renaissance,
sur le fronton de laquelle on lit, en lettres d'or « Thibermesnil
» et au-dessous, la fière devise de la famille « Fais
ce tu veulx ». Et comme on allumait des cigares, Devanne reprit:
- Seulement, faites vite, Velmont, c'est la dernière nuit qui vous
reste.
- Et pourquoi? fit le peintre qui, décidément, prenait la
chose en plaisantant.
Devanne allait répondre quand sa mère lui fit un signe. Mais
l'excitation du dîner, le désir d'intéresser ses hôtes
l'emportèrent.
- Bah ! murmura-t-il, je puis parler maintenant. Une indiscrétion
n'est plus à craindre. On s'assit autour de lui avec une vive curiosité,
et il déclara, de l'air satisfait de quelqu'un qui annonce une grosse
nouvelle :
- Demain, à quatre heures du soir, Sherlock Holmes, le grand policier
anglais pour qui il n'est point de mystère, Sherlock Holmes, le plus
extraordinaire déchiffreur d'énigmes que l’on ait jamais
vu, le prodigieux personnage qui semble forgé par l'imagination d'un
romancier, Sherlock Holmes sera mon hôte.
On se récria. Sherlock Holmes à Thibermesnil. C'était
donc sérieux ! Arsène Lupin se trouvait donc réellement
dans la contrée !
- Et vous êtes prévenu, comme le fut le baron Cahorn?
- Le même truc ne réussit pas deux fois.
- Alors?
- Alors?... alors voici.
Il se leva, et désignant du doigt, sur l'un des rayons de la bibliothèque,
un petit espace vide entre deux énormes in-folio :
- Il y avait là un livre, un livre du XVe siècle, intitulé
‘la Chronique de Thibermesnil’, et qui était l'histoire
du château depuis sa construction par le duc Rollon sur l'emplacement
d'une forteresse féodale. Il contenait trois planches gravées.
L'une représentait une vue cavalière du domaine dans son ensemble,
la seconde, le plan des bâtiments, et la troisième —
j'appelle votre attention là-dessus — le tracé d'un
souterrain dont l’une des issues s'ouvre à l'extérieur
de la première ligne des remparts, et dont l'autre aboutit ici, oui,
dans la salle même où nous nous tenons. Or ce livre a disparu
depuis le mois dernier.
- Fichtre, dit Velmont, c'est mauvais signe. Seulement cela ne suffit pas
pour motiver l'intervention de Sherlock Holmes.
- Certes, cela n'eût point suffi s'il ne s'était passé
un autre fait qui donne à celui que je viens de vous raconter toute
sa signification. Il existait à la Bibliothèque nationale
un second exemplaire de cette chronique, et ces deux exemplaires différaient
par certains détails concernant le souterrain, comme rétablissement
d'un profil et d'une échelle, et diverses annotations, non pas imprimées,
mais écrites à l’encre et plus ou moins effacées.
Je savais ces particularités, et je savais que le tracé définitif
ne pouvait être reconstitué que par une confrontation minutieuse
des deux cartes.
Or, le lendemain du jour où mon exemplaire disparaissait, celui de
la Bibliothèque nationale était demandé par un lecteur
qui l'emportait sans qu'il fût possible de déterminer comment
le vol fut effectué. Des exclamations accueillirent ces paroles.
- Cette fois, l'affaire devient sérieuse.
- Aussi, cette fois, dit Devanne, la police s'émut et il y eut une
double enquête, qui d'ailleurs, comme toutes les enquêtes dont
Arsène Lupin est l'objet, n'amena aucun résultat. C'est alors
qu'il me vint à l'esprit de demander son concours à Sherlock
Holmes, lequel me répondit qu'il avait le plus vif désir d'entrer
en contact avec Arsène Lupin.
- Quelle gloire pour Arsène Lupin, dit Velmont ! Mais, si notre voleur
national, comme vous l'appelez, ne nourrit aucun projet sur Thibermesnil,
Sherlock Holmes n'aura qu'à se croiser les pouces?
- Il y a autre chose, et qui l'intéressera vivement, la découverte
du souterrain.
- Comment, vous nous avez dit qu'une des entrées s'ouvrait sur la
campagne, l'autre dans ce salon même !
- Où? En quel lieu de ce salon? La ligne qui représente le
souterrain sur les cartes aboutit bien, d'un côté, à
un petit cercle accompagné de ces deux majuscules « T. G. »,
ce qui signifie sans doute, n'est-ce pas, Tour Guillaume. Mais la tour est
ronde, et qui pourrait déterminer à quel endroit du rond s'amorce
le tracé du dessin?
Devanne alluma un second cigare et se versa un verre de bénédictine.
On le pressait de questions. Il souriait, heureux de l'intérêt
provoqué. Enfin, il prononça :
- Le secret est perdu. Nul au monde ne le connaît. De père
en fils, dit la légende, les puissants seigneurs se le transmettaient
à leur lit de mort, jusqu'au jour où Geoffroy, dernier du
nom, eut la tête tranchée sur l'échafaud, le sept thermidor
an II, dans sa dix-neuvième année. Depuis un siècle,
toutes les recherches ont été vaines. Moi-même, quand
j'eus acheté le château à l'arrière-petit-neveu
du conventionnel Leribourg, j'ai fait faire des fouilles. Mais à
quoi bon? Songez que cette tour, environnée d'eau, n'est reliée
au château que par un pont, et qu'il faut, en conséquence,
que le souterrain passe sous les anciens fossés. Le plan de la Bibliothèque
nationale montre, d'ailleurs, une suite de quatre escaliers comportant quarante-huit
marches, ce qui laisse supposer une profondeur de plus de dix mètres.
Et l'échelle, annexée à l'autre plan, fixe la distance
à deux-cents mètres. En réalité, tout le problème
est ici, entre ce plancher, ce plafond et ces murs. Ma foi, j'avoue que
j'hésite à les démolir.
Le
secret au lieu de s’éclaircir, s’embrouille.
-
M. Devanne, objecta l'abbé Gélis, nous devons faire état
de deux citations...
- Ho ! s'écria Devanne en riant, M. le curé est un fouilleur
d'archives, un grand liseur de mémoires, et tout ce qui touche à
Thibermesnil le passionne. Mais l'explication dont il parle ne sert qu'à
embrouiller les choses.
- Mais encore?
- Vous y tenez? Vous saurez donc qu'il résulte de ses lectures que
deux rois de France ont eu le mot de l'énigme. L'avant-veille de
la bataille d'Arques, le roi Henri IV vint souper et coucher dans ce château,
et le duc Edgard, en cette occasion, livra le secret de famille. Ce secret,
Henri IV le confia plus tard à son ministre Sully, qui raconte l'anecdote
dans ses ‘Royales Œconomies d'État’ sans l'accompagner
d'autre commentaire que de cette phrase incompréhensible :
« La hache tournoie dans l'air qui frémit, mais l'aile s'ouvre,
et l'on va jusqu'à Dieu.»
Il y eut un silence, et Velmont ricana :
- Ce n'est pas d'une clarté aveuglante.
- N'est-ce pas? M. le curé veut que Sully ait noté par là
le mot de l'énigme, sans trahir le secret à l'égard
des scribes auxquels il dictait ses mémoires. Mais quelle est cette
hache qui tourne, cet oiseau qui s'envole? et qu'est-ce qui va jusqu'à
Dieu? - Et l'autre roi? reprit Velmont.
- Louis XVI a séjourné en 1784 à Thibermesnil, et la
fameuse armoire de fer, trouvée au Louvre, renfermait un papier avec
ces mots écrits de sa main : « Thibermesnil : 2-6-12 ».
Horace Velmont éclata de rire :
- Victoire ! Les ténèbres se dissipent de plus en plus. Deux
fois six font douze !
- Riez à votre guise, Monsieur, fit l’abbé. Il n'empêche
que ces deux citations contiennent la solution, et qu'un jour ou l’autre
viendra quelqu'un qui saura les interpréter.
- Sherlock Holmes d’abord, dit Devanne, à moins qu'Arsène
Lupin ne le devance. Qu'en pensez-vous, Velmont?
Velmont se leva, lui mit la main sur l’épaule, et déclara
:
- Je pense qu'aux données fournies par votre livre et par celui de
la Bibliothèque, il manquait un renseignement de la plus haute importance,
et que vous avez eu la gentillesse de me l'offrir, je vous en remercie.
- De sorte que?
- De sorte que maintenant, la hache ayant tournoyé, l'oiseau s’étant
enfui, et deux fois six faisant douze, je n'ai plus qu'à me mettre
en campagne sans perdre une minute.
- Mais je vous conduis, mon cher. Il faut que j'aille au train de minuit
chercher M. et Mme d'Androl, et une jeune fille de leurs amis. D'ailleurs,
nous nous retrouvons tous ici demain à déjeuner, n'est-ce
pas, Messieurs? ajouta Devanne en s'adressant aux officiers. Je compte bien
sur vous, puisque ce château doit être investi par vos régiments
et pris d'assaut sur le coup de onze heures.
L'invitation fut acceptée et, un instant plus tard, une 20-30 étoile
d'or emportait Devanne et Velmont jusqu'à Dieppe. Devanne déposa
le peintre devant le Casino et se rendit à la gare. A minuit, ses
amis arrivaient. A minuit... et demi, l'automobile franchissait les portes
de Thibermesnil. A une heure, après un léger souper servi
dans le salon, chacun se retira. Peu à peu, toutes les lumières
s'éteignirent.
Mais la lune écarta les nuages qui la voilaient et, par deux des
fenêtres, emplit le salon de clarté blanche. Cela ne dura qu'un
moment. Très vite, la lune se cacha derrière le rideau des
collines. Et ce fut l'obscurité.
La pendule égrenait le chapelet infini des secondes. Elle sonna deux
heures. Puis, de nouveau, les secondes tombèrent, hâtives et
monotones, dans la paix lourde de la nuit. Puis trois heures sonnèrent.
Et tout à coup, quelque chose claqua, comme fait, au passage d'un
train, le disque d'un signal qui s'ouvre et se rabat. Et un jet fin de lumière
traversa le salon de part en part, ainsi qu'une flèche qui laisserait
derrière elle une traînée étincelante. Il jaillissait
de la cannelure centrale d'un pilastre où s'appuie, à droite,
le fronton de la bibliothèque. Il s'immobilisa d'abord sur le panneau
opposé en un cercle éclatant, puis il se promena de tous côtés
comme un regard inquiet qui scrute l'ombre, puis il s'évanouit pour
jaillir encore pendant que toute une partie de la bibliothèque tournait
sur elle-même et démasquait une large ouverture, en forme de
voûte.
Un
déménagement artistique
Un
homme entra qui tenait à la main une lanterne électrique.
Un autre homme et un troisième surgirent qui portaient un rouleau
de cordes et différents instruments. Le premier inspecta la pièce,
écouta et dit très bas:
- Appelez les camarades.
De ces camarades, il en vint huit par le souterrain, gaillards solides,
au visage énergique. Et le déménagement commença.
Ce fut rapide. Arsène Lupin passait d'un meuble à un autre,
l'examinait, et, suivant ses dimensions ou sa valeur artistique, lui faisait
grâce ou ordonnait: « Enlevez. ». Et l'objet était
enlevé, avalé par la gueule béante du tunnel, expédié
dans les entrailles de la terre.
Et ainsi furent escamotés six fauteuils et six chaises Louis XV,
et des tapisseries d'Aubusson, et des girandoles signées Gouthière,
et deux Fragonard, et un Nattier, et un buste de Houdon, et des statuettes.
En quarante minutes, le salon fut «désencombré»
selon l'expression d'Arsène. Et tout cela s'était accompli
dans un ordre admirable, sans aucun bruit, comme si tous les objets que
maniaient ces hommes eussent été garnis d'épaisse ouate.
Il dit alors au dernier d'entre eux qui s’en allait, porteur d’un
cartel signé Boulle :
- Inutile de revenir. Il est entendu, n'est-ce pas, qu'aussitôt l'auto-camion
chargé, vous filez jusqu'à la grange de Roquefort.
- Mais vous, patron ?
- Qu'on me laisse la motocyclette.
L'homme parti, il repoussa, tout contre, le pan mobile de la bibliothèque,
puis, après avoir fait disparaître les traces du déménagement,
effacé les marques de pas, il souleva une portière et pénétra
dans une galerie qui servait de communication entre la tour et le château.
Au milieu, il y avait une vitrine et c'était à cause de cette
vitrine qu'Arsène Lupin avait poursuivi ses investigations.
Elle contenait des merveilles, une collection unique de montres, de tabatières,
de bagues, de châtelaines, de miniatures du plus joli travail. Avec
une pince, il força la serrure, et ce lui fut un plaisir inexprimable
que de saisir ces joyaux d'or et d'argent, ces petites œuvres d'un
art si précieux et si délicat.
Il avait, passé en bandoulière autour de son cou, un large
sac de toile spécialement aménagé pour ces aubaines.
Il le remplit. Et il remplit aussi les poches de sa veste et de son pantalon
et de son gilet. Et il refermait son bras gauche sur une pile de ces réticules
en perles si goûtés de nos ancêtres, et que la mode actuelle
recherche si passionnément... lorsqu'un léger bruit frappa
son oreille.
Il écouta : il ne se trompait pas, le bruit se précisait.
Et soudain il se rappela : à l'extrémité de la galerie,
un escalier intérieur conduisait à un appartement inoccupé
jusqu'ici, mais qui était, depuis ce soir, réservé
à cette jeune fille que Devanne avait été chercher
à Dieppe, avec ses amis d'Androl.
D'un geste rapide, il pressa du doigt le ressort de sa lanterne : elle s'éteignit.
Il avait à peine gagné l'embrasure d'une fenêtre qu'au
haut de l'escalier, la porte fut ouverte et qu'une faible lueur éclaira
la galerie.
Il eut la sensation — car, à demi-caché par un rideau,
il ne voyait point — qu'une personne descendait les premières
marches avec précaution. Il espéra qu'elle n'irait pas plus
loin. Elle descendit cependant et avança de plusieurs pas dans la
pièce. Mais elle poussa un cri. Sans doute avait-elle aperçu
la vitrine brisée, aux trois quarts vide.
Au parfum, il reconnut la présence d'une femme. Ses vêtements
frôlaient presque le rideau qui le dissimulait, et il lui sembla qu'il
entendait battre le coeur de cette femme, et qu'elle aussi devinait la présence
d'un autre être, derrière elle, dans l'ombre, à portée
de sa main... Il se dit : « Elle a peur... elle va partir... il est
impossible qu'elle ne parte pas ». Elle ne partit point. La bougie
qui tremblait dans sa main s'affermit. Elle se retourna, hésita un
instant, parut écouter le silence effrayant, puis, d’un coup,
écarta le rideau.
Ils se virent.
Arsène murmura, bouleversé :
- Vous... vous... Mademoiselle.
C'était miss Nelly.
Miss Nelly ! La passagère du Transatlantique, celle qui avait mêlé
ses rêves aux rêves du jeune homme durant cette inoubliable
traversée, celle qui avait assisté à son arrestation,
et qui, plutôt que de le trahir, avait eu ce joli geste de jeter à
la mer le kodak où il avait caché les bijoux et les billets
de banque... Miss Nelly ! La chère et souriante créature dont
l'image avait si souvent attristé ou réjoui ses longues heures
de prison !
Le hasard était si prodigieux qui les mettait en présence
l'un de l’autre dans ce château et à cette heure de la
nuit qu'ils ne bougeaient point et ne prononçaient pas une parole,
stupéfaits, comme hypnotisés par l'apparition fantastique
qu'ils étaient l'un pour l'autre.
Il resta debout en face d'elle. Et peu à peu, au cours des secondes
interminables qui s'écoulèrent, il eut conscience de l'impression
qu'il devait donner en cet instant, les bras chargés de bibelots,
les poches gonflées, et son sac rempli à en crever. Une grande
confusion l'envahit et il rougit de se trouver là, dans cette vilaine
posture du voleur qu'on prend en flagrant délit. Pour elle, désormais,
quoi qu'il advînt, il était le voleur, celui qui met la main
dans la poche des autres, celui qui crochète les portes et s'introduit
furtivement.
Une des montres roula sur le tapis, une autre également. Et d'autres
choses encore allaient glisser de ses bras, qu'il ne savait comment retenir.
Alors, se décidant brusquement, il laissa tomber sur un fauteuil
une partie des objets, vida ses poches et se défit de son sac. Il
se sentit plus à l'aise devant Nelly et fit un pas vers elle avec
l'intention de lui parler. Mais elle eut un geste de recul, puis se leva
vivement, comme prise d'effroi, et se précipita vers le salon. La
portière se referma sur elle, il la rejoignit. Elle était
là, interdite, tremblante, et ses yeux contemplaient avec terreur
l'immense pièce dévastée. Aussitôt, il lui dit:
- A trois heures, demain, tout sera remis en place.
Elle ne répondit point, et il répéta:
- Demain, à trois heures, je m'y engage... Rien au monde ne pourra
m'empêcher de tenir ma promesse... Demain à trois heures.
Un long silence pesa sur eux. Il n'osait le rompre, et l'émotion
de la jeune fille lui causait une véritable souffrance. Doucement,
sans un mot, il s'éloigna d'elle.
Mais soudain, elle tressaillit et balbutia :
- Ecoutez... des pas... j'entends marcher...
Il la regarda avec étonnement. Elle semblait bouleversée,
ainsi qu'à l'approche d'un péril.
- Je n'entends rien, dit-il, et quand même...
- Comment ! mais il faut fuir... vite, fuyez...
D'un trait elle courut jusqu'à l'entrée de la galerie et prêta
l'oreille. Non, il n'y avait personne. Peut-être le bruit venait-il
du dehors?... Elle attendit une seconde, puis, rassurée, se retourna.
Arsène Lupin avait disparu.
Arsène
Lupin évoque quelques souvenirs
A
l'instant même où Devanne constata le pillage de son château,
il se dit : c'est Velmont qui a fait le coup, et Velmont n'est autre qu'Arsène
Lupin. Cette idée ne fit d'ailleurs que l'effleurer, tellement il
était invraisemblable que Velmont ne fût point Velmont, c'est-à-dire
le peintre connu, le camarade de cercle de son cousin d'Estevan. Et lorsque
le brigadier de gendarmerie, aussitôt averti, se présenta,
Devanne ne songea même pas à lui communiquer cette supposition
absurde.
Toute la matinée, ce fut, à Thibermesnil, un va-et-vient indescriptible.
Les gendarmes, le garde-champêtre, le commissaire de police de Dieppe,
les habitants du village, tout ce monde s'agitait dans les couloirs, ou
dans le parc, ou autour du château. L'approche des troupes en manœuvre,
le crépitement des fusils ajoutaient au pittoresque de la scène.
Les premières recherches ne fournirent point d’indice. Les
fenêtres n'ayant pas été brisées ni les portes
fracturées, sans nul doute le déménagement s'était
effectué par l'issue secrète. Pourtant, sur le tapis, aucune
trace de pas, sur les murs, aucune marque insolite. Une seule chose, inattendue,
et qui dénotait bien la fantaisie d'Arsène Lupin : la fameuse
Chronique du seizième siècle avait repris son ancienne place
et, à côté, se trouvait un livre semblable, qui n'était
autre que l'exemplaire volé de la Bibliothèque nationale.
A onze heures, les officiers arrivèrent. Devanne les accueillit gaiement
— quelque ennui que lui causât la perte de telles richesses
artistiques, sa fortune lui permettait de la supporter sans mauvaise humeur.
— Ses amis d'Androl, et Nelly, descendirent.
Il manquait un convive, Horace Velmont. Ne viendrait-il point? A midi précis,
il entrait, et Devanne s'écria :
- Eh bien, vous savez la nouvelle? Vous avez cambriolé le château
cette nuit.
- Allons donc !
- Comme je vous le dis. Mais offrez votre bras à Miss Underdown,
et passons à table. Mademoiselle, permettez-moi...
Il s'interrompit, frappé par le trouble de la jeune fille. Puis,
soudain, se rappelant :
- C'est vrai, a propos, vous avez voyagé avec Arsène Lupin;
jadis... La ressemblance vous étonne, n'est-ce pas?
Elle ne répondit point. Devant elle, Velmont souriait ; il s'inclina,
elle prit son bras. Il la conduisit à sa place et s'assit en face
d'elle.
Durant le déjeuner, on ne parla que d'Arsène Lupin, des meubles
enlevés, du souterrain, de Sherlock Holmes. A la fin du repas, comme
on abordait d'autres sujets, Velmont se mêla à la conversation.
Il fut tour à tour amusant et grave, éloquent et spirituel.
Et tout ce qu'il disait, il semblait ne le dire que pour intéresser
la jeune fille. Très absorbée, elle ne paraissait point l'entendre.
On servit le café sur la terrasse qui domine la cour d'honneur et
le jardin français du côté de la façade principale.
Au milieu de la pelouse, la musique du régiment se mit à jouer,
et la foule des paysans et des soldats se répandait dans les allées
du parc.
Cependant, Nelly se souvenait de la promesse d'Arsène Lupin : «
A trois heures tout sera là, je m'y engage. » A trois heures
! et les aiguilles de la grande horloge qui ornait l'aile droite marquaient
deux heures quarante. Elle les regardait malgré elle à tout
instant. Et elle regardait Velmont qui se balançait paisiblement
dans un confortable rocking-chair. Deux heures cinquante... deux heures
cinquante cinq... une sorte d'impatience, mêlée d'angoisse,
étreignait la jeune fille. Etait-il admissible que le miracle s'accomplît,
et qu’il s'accomplît à la minute fixée, alors
que le château, la cour, la campagne étaient remplis de monde
et qu'en ce moment même, le procureur de la République et le
juge d'instruction poursuivaient leur enquête ?
Et pourtant... pourtant, Arsène Lupin avait promis avec une telle
solennité! Cela sera comme il l'a dit, pensa-t-elle, impressionnée
par tout ce qu’il y avait, en cet homme, d'énergie, d'autorité
et de certitude. Et cela ne lui semblait plus un miracle mais un événement
naturel qui devait se produire par la force des choses.
Le premier coup sonna, le deuxième coup, le troisième... Horace
Velmont tira sa montre, leva les yeux vers l'horloge puis remit sa montre
dans sa poche. Quelques secondes s'écoulèrent. Et la foule
s'écarta, autour de la pelouse, livrant passage à deux voitures
qui venaient de franchir la grille du parc, attelées chacune de deux
chevaux. C'étaient de ces fourgons qui vont à la suite des
régiments et qui portent les cantines des officiers et les sacs des
soldats. Ils s'arrêtèrent devant le perron. Un sergent-fourrier
sauta de l'un des sièges et demanda M. Georges Devanne.
Devanne accourut et descendit les marches. Sous les bâches, il vit,
soigneusement rangés, bien enveloppés, ses meubles, ses tableaux,
ses objets d’art.
Aux questions qu'on lui posa, le fourrier répondit en exhibant l'ordre
qu'il avait reçu de l'adjudant de service, et que cet adjudant avait
pris, le matin, au rapport. Par cet ordre, la deuxième compagnie
du quatrième bataillon devait pourvoir à ce que les objets
mobiliers déposés au carrefour des Halleux, en forêt
d'Arques, fussent portés à trois heures à M. Georges
Devanne, propriétaire du château de Thibermesnil. Signé
: le colonel Beauvel.
- Au carrefour, ajouta le sergent, tout se trouvait prêt, aligné
sur le gazon, et sous la garde... des passants. Ça m'a semblé
drôle, mais quoi ! l'ordre était catégorique.
Un des officiers examina la signature: elle était parfaitement imitée,
mais fausse.
La musique avait cessé de jouer ; on vida les fourgons, on fit réintégrer
les meubles… Nelly resta seule à l'extrémité
de la terrasse, et elle aperçut Velmont qui s'approchait. Elle souhaita
l'éviter mais l'angle de la balustrade qui borde la terrasse l'entourait
de deux côtés et une ligne de grandes caisses d'arbustes, orangers,
lauriers-roses et bambous ne lui laissait d'autre retraite que le chemin
par où s'avançait le jeune homme. Elle ne bougea pas. Un rayon
de soleil tremblait sur ses cheveux d'or, agité par les feuilles
frêles d'un bambou. Il prononça timidement.
- J'ai tenu ma promesse de cette nuit.
Il attendit un mot de remerciement, un geste du moins qui prouvât
l'intérêt qu'elle prenait à cet acte. Elle se tut. Alors
il murmura tristement, envahi d'un flot de souvenirs :
- Comme le passé est loin ! Vous rappelez-vous les longues heures
sur le pont de la Provence?... Ah ! tenez, vous aviez, comme aujourd'hui,
une rose à la main, une rose pâle comme celle-ci... Je vous
l'ai demandée… vous n'avez pas eu l'air d'entendre... Cependant,
après votre départ, j'ai trouvé la rose... oubliée
sans doute... Je l'ai gardée...
Sans un mot, Nelly posa son doigt sur une bague qu'il portait à l'index.
On n'en pouvait voir que l'anneau, mais le chaton, retourné à
l'intérieur, était formé d'un rubis merveilleux.
Arsène Lupin rougit. Cette bague appartenait à Georges Devanne.
- Vous avez raison, dit-il en souriant avec amertume. Ce qui a été
sera toujours. Arsène Lupin n'est et ne peut être qu'Arsène
Lupin, et entre vous et lui, il ne peut même pas y avoir un souvenir...
Pardonnez-moi...
Il s'effaça le long de la balustrade, le chapeau à la main.
Nelly passa devant lui. Il fut tenté de la retenir, de l’implorer.
L'audace lui manqua et il la suivit des yeux, comme au jour lointain où
elle traversait la passerelle sur le quai de New-York. Elle monta les degrés
qui conduisent à la porte. Il ne la vit plus.
Un nuage obscurcit le soleil. Arsène Lupin observait, immobile, la
trace des petits pas empreinte dans le sable. Tout à coup, il tressaillit:
sur la caisse de bambou, contre laquelle Nelly s'était appuyée,
gisait la rose, la rose-pâle qu'il n'avait pas osé lui demander...
Oubliée sans doute, elle aussi? Mais oubliée volontairement
ou par distraction? Il la saisit ardemment. Des pétales s'en détachèrent.
Il les ramassa un à un comme des reliques... — Allons, se dit-il,
je n'ai plus rien à faire ici, d'autant que si Sherlock Holmes s'en
mêle, ça pourrait devenir mauvais.
Où
deux grands esprits se rencontrent
Le
parc était désert. Cependant, près du pavillon qui
commande l'entrée se tenait un groupe de gendarmes. Il s'enfonça
dans les taillis, escalada le mur d'enceinte et prit, pour se rendre à
la gare la plus proche, un sentier qui serpentait parmi les champs. Il n'avait
point marché durant dix minutes que le chemin se rétrécit,
encaissé entre deux talus, et comme il arrivait dans ce défilé,
quelqu'un s'y engageait qui venait en sens inverse.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années peut-être,
très mince, aux longues jambes, et dont le costume précisait
l'aspect étranger. Il portait à la main une lourde canne,
et une sacoche pendait à son cou.
Ils se croisèrent. L'étranger dit, avec un accent anglais
à peine perceptible :
- Excusez-moi, Monsieur, le château?
- Tout droit, Monsieur, et à gauche dès que vous serez au
pied du mur. On vous attend avec impatience,
- Ah !
- Oui, mon ami Devanne nous annonçait votre visite dès hier
soir.
- Tant pis pour lui s'il a trop parlé.
- Et je suis heureux d'être le premier à vous saluer. Sherlock
Holmes n'a pas d'admirateur plus fervent que moi.
Il y eut dans sa voix une nuance imperceptible d'ironie, qu'il regretta
aussitôt car Sherlock Holmes le considéra des pieds à
la tête et d'un oeil à la fois si enveloppant et si aigu qu'Arsène
Lupin se sentit saisi, emprisonné, enregistré par ce regard,
plus exactement et plus essentiellement qu'il ne l'avait jamais été
par aucun appareil photographique.
— Le cliché est pris, pensa-t-il. Plus la peine de me déguiser
avec ce bonhomme-là. Seulement, m'a-t-il reconnu?
Ils se saluèrent mais un bruit de pas résonna, un bruit de
chevaux qui caracolent dans un cliquetis d'acier. C'étaient les gendarmes.
Les deux hommes durent se coller contre le talus, dans l'herbe haute, pour
éviter d'être bousculés. Les gendarmes passèrent,
et comme ils se suivaient à une certaine distance, ce fut assez long.
Et Lupin songeait :
— M'a-t-il reconnu? Et va-t-il abuser?...
Quand le dernier cavalier les eut dépassés, Sherlock Holmes
se releva. La courroie de son sac était embarrassée d'une
branche d'épines.
Arsène Lupin s'empressa. Une seconde encore ils se regardèrent.
Et, si quelqu'un avait pu les surprendre, à cet instant, c'eût
été un spectacle émouvant que la première rencontre
de ces deux hommes si étranges, si puissamment armés, tous
deux vraiment supérieurs et destinés fatalement par leurs
aptitudes spéciales à se heurter, comme deux forces égales
que l'ordre des choses pousse l'une contre l’autre à travers
l'espace. Puis l'Anglais dit :
- Je vous remercie, Monsieur.
Ils se quittèrent. Lupin se dirigea vers la station, Sherlock Holmes,
vers le château.
Le juge d'instruction et le procureur étaient partis après
de vaines recherches, et l'on attendait Sherlock Holmes avec une curiosité
que justifiait sa grande réputation. Mais Devanne s'écria,
très étonné :
- Comment ! vous êtes venu par le train? J’avais envoyé
mon automobile.
- Une arrivée officielle, n'est-ce pas ? avec tambour et musique!
Excellent moyen pour me faciliter la besogne, bougonna l'Anglais.
Ce ton peu engageant déconcerta Devanne qui, s'efforçant de
plaisanter, reprit :
- La besogne, heureusement, est plus facile que je ne vous l'avais écrit.
- Et pourquoi?
- Parce que le vol a eu lieu cette nuit.
- Si vous n'aviez pas annoncé ma visite, Monsieur, il est probable
que le vol n'aurait pas eu lieu cette nuit, mais un autre jour.
- Et, Arsène Lupin eût été pris au piège?
- Probable.
- Et mes meubles n'auraient pas été enlevés?
- Sûrement.
- Mes meubles sont ici.
- Ici!
- Ramenés à trois heures par deux fourgons militaires.
Sherlock Holmes enfonça violemment son chapeau sur sa tête
et rajusta son sac, mais Devanne, aux cent coups, s'écria :
- Que faites-vous, cher monsieur? mais votre concours nous est indispensable.
Nous ignorons le plus important : comment Arsène Lupin est entré,
comment il est sorti, et pourquoi, quelques heures plus tard, il procédait
à cette restitution.
L'idée d'un secret à découvrir adoucit Sherlock Holmes.
- Soit, cherchons. Mais vite, n'est-ce pas? et, autant que possible, seuls.
La phrase désignait clairement les assistants. Devanne comprit et
introduisit l'Anglais dans le salon. Holmes lui posa de nombreuses questions
sur la soirée de la veille, sur les convives qui s'y trouvaient,
sur les habitués du château. Puis il examina les deux volumes
de la Chronique, compara les cartes du souterrain, se fit répéter
les citations relevées par l'abbé Gélis et demanda
:
- C'est bien hier que, pour la première fois, vous avez parlé
de ces deux citations?
- Hier.
- Vous ne les aviez jamais communiquées à M. Horace Velmont?
- Jamais.
- Bien. Veuillez donc commander votre automobile. Je repars dans une heure.
- Dans une heure !
- Arsène Lupin n'a pas mis davantage à résoudre le
problème que vous lui avez posé.
- Moi !
- Eh ! oui, Arsène Lupin et Velmont, c'est la même chose.
Il se promena d'un bout à l'autre de la pièce en réfléchissant
puis s'assit, croisa ses longues jambes et ferma les yeux. Devanne sortit
pour donner des ordres et laisser l'Anglais à ses méditations.
Quand il revint, il l'aperçut au bas de l'escalier de la galerie,
à genoux, et scrutant le tapis.
- Qu'y a-t-il donc? Tiens, en effet, voilà des taches de bougie toutes
fraîches.
- Et vous pouvez en observer également sur le haut de l'escalier,
et davantage encore autour de cette vitrine qu'Arsène Lupin a fracturée
et dont il a enlevé les bibelots pour les déposer sur ce fauteuil.
- Et vous en concluez?
- Rien. Tous ces faits expliqueraient sans aucun doute la restitution qu'il
a opérée. Mais c'est un côté de la question que
je n'ai pas le temps d'aborder. Il existe une chapelle à deux ou
trois cents mètres du château ?
- Une chapelle en ruine où se trouve le tombeau du duc Rollon.
- Ayez l'obligeance de dire à votre chauffeur qu'il nous attende
auprès de cette chapelle.
- Mon chauffeur n'est pas encore de retour... Mais pensez-vous que le souterrain
aboutisse par-là ?
Sans répondre, Sherlock Holmes continua :
- Je vous prierai, Monsieur, de vous procurer une échelle et une
lanterne.
Devanne sonna. Les deux objets furent apportés.
- Bien. Vous appliquerez, s'il vous plaît, cette échelle contre
la bibliothèque, à gauche du mot Thibermesnil... Bien…
Prenez la peine d'y monter... Bien... Toutes les lettres de ce mot sont
en relief, n'est-ce pas?... Alors assurez-vous si la lettre H tourne dans
un sens ou dans l'autre?
La lettre H tourna vers la droite, d'un quart de cercle.
- Bien. Pouvez-vous atteindre la lettre R?
Oui... Remuez-la, comme vous feriez d’un verrou que l'on pousse et
que l'on retire.
A la stupéfaction de Devanne, il se produisit un déclanchement
intérieur.
- Parfait, dit Sherlock Holmes, il ne vous reste plus qu'à glisser
votre échelle à l'autre extrémité... Bien...
Maintenant, si je ne me suis pas trompé, la lettre L doit s'ouvrir
ainsi qu'un guichet.
La lettre L s'ouvrit, mais Devanne dégringola de son échelle
car toute la partie de la bibliothèque située entre la première
et la dernière lettre du mot pivota sur elle-même et découvrit
l'orifice du souterrain.
Sherlock Holmes releva Devanne et lui dit:
- Vous voyez, monsieur, combien c'est simple. L'H tournoie, l'R frémit,
et l'L s'ouvre...
- Mais Louis XVI? demanda Devanne ahuri.
- Louis XVI était grand forgeron et habile serrurier. J'ai lu un
‘Traité des serrures de combinaison’ qu'on lui attribue.
De la part d'un Thibermesnil, c'était se conduire en bon courtisan
que de montrer à son maître ce chef-d'œuvre de mécanique.
Pour mémoire, le roi écrivit: 2-6-12, c'est-à-dire
H.R.L., la deuxième, la sixième et la douzième lettre
du mot.
- Soit, on sort de cette manière. Mais Arsène Lupin est entré
par là, lui !
Sherlock Holmes alluma la lanterne et s'avança dans le souterrain.
- Tenez, tout le mécanisme est apparent ici, comme les ressorts d'une
horloge, et toutes les lettres s'y retrouvent à l'envers. Et voyez
cette flaque d'huile. Il avait même prévu que les rouages auraient
besoin d'être graissés, fit Sherlock Holmes non sans admiration.
- Mais alors il connaissait l'autre issue?
- Comme je la connais. Suivez-moi.
Ils descendirent d'abord douze marches, puis douze autres, et encore deux
fois douze autres. Puis ils enfilèrent un long corridor dont les
parois de briques portaient la marque de restaurations successives, remontèrent
quatre fois douze marches et débouchèrent dans une petite
cavité taillée à même le roc. Le chemin n'allait
pas plus loin.
- Diable, murmura Sherlock Holmes, rien que des murs nus, cela devient embarrassant.
Mais, ayant levé la tête, il poussa un soupir de soulagement:
au-dessus d'eux se répétait le même mécanisme
qu'à l'entrée. Il n'eut qu'à faire manœuvrer les
trois lettres. Un bloc de granit bascula. C'était de l'autre côté,
la pierre tombale du duc Rollon, gravée des douze lettres en relief
« Thibermesnil ».
- « Et l'on va Jusqu'à Dieu » c'est-à-dire jusqu'à
la chapelle, dit Sherlock Holmes, rapportant la fin de la citation.
- Est-il possible, s'écria Devanne, confondu par la clairvoyance
et la vivacité de Sherlock Holmes, est-il possible que cette simple
indication vous ait suffi?
- Bah ! fit l'Anglais, elle était même inutile. Sur l'exemplaire
de la Bibliothèque nationale, le trait se termine à gauche,
vous le savez, par un cercle, et à droite, vous l'ignorez, par une
petite croix, mais si effacée qu'on ne peut la voir qu'à la
loupe. Cette croix désigne évidemment la chapelle.
Devanne n'en croyait pas ses oreilles.
- Comment n'a-t-on jamais percé ce mystère?
- Parce que personne n'a jamais réuni les trois ou quatre éléments
nécessaires, c'est-à-dire les deux livres et les citations...
Personne, sauf Arsène Lupin et moi.
- Mais, moi aussi, objecta Devanne, et l'abbé Gélis... Et
cependant... Holmes sourit discrètement et sortit de la chapelle.
- Tiens, une automobile qui attend ! Est-ce la vôtre? Je pensais que
le chauffeur n'était pas revenu.
- En effet, déclara Devanne... Victor, qui vous a donné l'ordre
de venir ici?
- Mais, répondit l'homme, M. Velmont. Je l'ai rencontré près
de la gare et il m'a dit d'aller près de la chapelle et d'y attendre
monsieur... et l'ami de monsieur.
Devanne et Sherlock Holmes se regardèrent ; Devanne dit :
- Il a compris que l'énigme serait un jeu pour vous. L'hommage est
délicat.
Un sourire de contentement plissa les lèvres minces du détective.
L'hommage lui plaisait. Il prononça, en hochant la tête:
- C’est un homme... Rien qu'à le voir d'ailleurs, je l'avais
jugé.
- Vous l'avez donc vu?
- Tout à l'heure.
- Et vous saviez que c'était Horace Velmont, je veux dire Arsène
Lupin?
- Non, mais je n’ai pas tardé à le deviner... à
une certaine ironie de sa part.
- Et vous l'avez laissé échapper?
- Ma foi, oui… j'avais pourtant la partie belle… cinq gendarmes
qui passaient.
- Mais, sacrebleu ! c'était l'occasion ou jamais de profiter...
- Justement, Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, quand il s'agit d'un
adversaire comme Arsène Lupin, Sherlock Holmes ne profite pas des
occasions... Il les fait naître...
Mais l'heure pressait. Devanne et Sherlock Holmes s'installèrent
au fond de la confortable limousine, et l'on partit. Et tout de suite, les
yeux de Devanne furent attirés par un petit paquet posé dans
un des vide-poches.
- Mais c'est pour vous ! s'écria-t-il, en lisant une adresse au crayon.
Tenez : « M. Sherlock Holmes, de la part d'Arsène Lupin. »
L'Anglais saisit le paquet, le déficela, enleva les deux feuilles
de papier qui l'enveloppaient. C'était une montre.
- Aoh ! dit-il, en accompagnant cette exclamation d'un geste de colère...
- Comment ! fit Devanne, c'est votre montre! Arsène Lupin vous renvoie
votre montre ! Il vous l'avait donc prise? Ah ! elle est bonne, celle-là
! Non, vrai... vous m'excuserez… mais c'est plus fort que moi. Il
riait à gorge déployée, et quand il eut bien ri, il
affirma, d'un ton convaincu :
- Oh ! C'est un homme en effet.
L'Anglais ne broncha pas. Jusqu'à Dieppe, il ne prononça pas
une parole, les yeux fixés sur l’horizon fuyant. Au débarcadère,
il dit simplement, sans colère cette fois, mais d'un ton où
l'on sentait toute la volonté et toute l'énergie du personnage
:
- Oui, c'est un homme, et un homme sur l'épaule duquel j'aurai plaisir
à poser cette main que je vous tends, Monsieur Devanne. Et j'ai idée,
voyez-vous, qu'Arsène Lupin et Sherlock Holmes se rencontreront de
nouveau. Oui, le monde est trop petit pour qu'ils ne se rencontrent pas...
et ce jour-là...
Maurice Leblanc