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La bibliothèque alchimique de Ramon de Périllos

 

Nous avons pris connaissance d’un fait pratiquement inconnu survenu dans la ‘dynastie’ des Ramon de Périllos : l’achat d’un nombre considérable de livres très particuliers. Il n’est que très rarement fait allusion au niveau d’érudition culturelle, pourtant souvent remarquable, des seigneurs de cette contrée et encore moins de leur intérêt pour l’écriture et la lecture. Sauf au niveau de l’Eglise, des princes et des scientifiques dont ils s’entourent, il n’est pratiquement jamais question de la qualité des bibliothèques privées.
La remarque n’a rien d’extraordinaire en elle-même si l’on observe que, du côté de la couronne de France, les rois n’ont pour bibliothèque personnelle que quelques ouvrages… quand encore ils savent lire couramment…

C’est donc en 1382 que Ramon de Périllos fait l’acquisition d’une importante collection d’ouvrages et documents. Cette collecte doit son importance, non pas au nombre des livres, mais essentiellement à leur rareté et leur valeur. Une analyse récente du matériel indique que la majeure partie des pièces de cet ensemble est composée d’écrits dont le thème principal est… l’alchimie ! Cette découverte ouvre des perspectives remarquables sur le ‘savoir’ de ces seigneurs hors du commun.
Il est indispensable d’ajouter que le fait de posséder des ouvrages sur l’alchimie au 14ème siècle est à souligner pour plusieurs raisons. Tout d’abord, cette discipline demande de grandes connaissances dans de nombreuses matières comme les sciences, la chimie, la minéralogie, la pratique courante de nombreuses langues. Ensuite, n’oublions pas la rareté de ce genre de documentation, donc un coût très élevé, et la difficulté de trouver et acquérir ces ouvrages. Enfin, la pratique de l’alchimie à cette époque est toujours synonyme de commerce avec le monde infernal… et l’Inquisition était particulièrement active et implacable en matière de sciences hérétiques.
Visiblement, Ramon de Périllos est en mesure de comprendre ce genre d’écrits… et d’en assurer la pratique. Pour ce faire, il y a tout lieu d’imaginer que la bibliothèque des seigneurs de Périllos est déjà conséquente et d’une richesse exceptionnelle. Nous sommes donc face à un homme disposant d’une érudition hors du commun. Nous supposons qu’il n’hésite pas non plus à engager des fonds importants pour l’achat de cette bibliothèque. Les sanctions ne semblent pas avoir sur lui le moindre effet, car il ne se cache pas pour ce genre de négociation… Il est également logique de penser que cet homme n’en est pas à ses débuts en alchimie et autres sciences… parallèles, car il conduit son achat en connaisseur, donc initié dans cet art royal. A ceci nous ajoutons que jamais ces seigneurs ne furent inquiétés dans l’usage de ces sciences qui auraient conduit au bûcher, à l’excommunication, et à la spoliation complète des biens, n’importe quel autre personnage… même de haut rang !… Qui pouvait ainsi protéger les Périllos de la Sainte Inquisition et de ses bras séculiers, sinon les plus hautes instances de l’Eglise… un pape par exemple, et si oui dans quel but ?

L'achat

La mention de cette bibliothèque, hors du commun, se trouve dans un document qui a été étudié par Pierre Ponsich. Il s’agit d’un acte enregistré le 26 janvier 1382, à Perpignan, à l’étude de l’avocat Guillem Bernard. Les témoins de la transaction étaient ‘Francesch de Tregura, le père ltzina, Bernat de Ribesaltes et Guillem Bernat’.
L'acte certifie, pour ces ouvrages, la transaction des livres en échange d’une somme réglée en argent libre de toute contrainte. Le vendeur, Nicholau Gil, "chanoine" d'Elne, reçoit de Ramon de Périllos la somme de 26 livres d'or d'Aragon. On note curieusement que cette somme est un bien propre à Ramon. Cependant, elle lui est remise par un certain frère Guillem Sedasser, de l'ordre de ‘Sainte-Marie de bâti Carmel‘. En échange de cette somme, Ramon obtient séance tenante la série de livres cédée par Nicholau Gil. Nous pouvons, à cette occasion, nous demander quelle pouvait être les liens entre Ramon de Périllos, à cette époque, et l’Ordre du Carmel de Sainte-Marie… pour qu’une telle somme soit ainsi en dépôt sans condition, ni contrainte…

La collection

Pierre Ponsich décrit la collection en tant qu’ "horizons intéressants d'ouverture sur la bibliothèque du Sedasser carmélite". En même temps il s’interroge sur les raisons poussant Ramon à s’être spontanément porté acquéreur de cette collection.
L'acquisition portait sur un total de 36 titres dont voici les catégories accompagnées du nombre de documents sur le sujet donné entre parenthèses : art culinaire (1), loi canonique (1), grammaire (1), géographie (1), philosophie (1), physique et sciences normales (2), logique (2), théologie (2), autres travaux religieux (2), matériel non identifié (3), astronomie et astrologie (5), médecine (6), alchimie (10).
C’est un inventaire intéressant dont on peut constater que l’acquisition complète n’est que prétexte à posséder des livres sur l’alchimie ou l’astrologie : environ un livre sur trois.

Une bibliothèque hermétique

La collection a été cataloguée hermétique en raison de son intérêt évident pour l'astronomie, la médecine et l'alchimie… tous ces sujets que l’on retrouve dans le Corpus Hermeticum. Il est également remarquable que, pour un homme aussi près du pape, sa collection contienne tellement peu de matériel sur la loi ou la religion canonique. Toutefois, de tels documents ont pu faire l’objet d'autres acquisitions.
Les livres sur l'astronomie sont en grande partie ceux de Ptolémée, et des traductions de documents arabes. Les textes alchimiques sont ceux de, ou au sujet, de Ramon Lull, de Roger Bacon, d'Arnau de Vilanova, et des textes arabes d’Al-Sufi et Gabir d'Abu Djafar ben Hayyan.

Ramon Lull

En 1274, Ramon Lull, théologien espagnol, se retire au Randa de Majorque afin d’y chercher l’accomplissement spirituel de sa quête. Après un jeûn sévère, et une recherche intérieure intense de la divinité, il aurait perçu une révélation spirituelle. De cet événement, il tirera l’essence pour composer son célèbre ‘Ars Magna’. Ce travail remarquable, toujours d’actualité aujourd’hui auprès de nombreux ‘amoureux d’art chymic’, s’articule autour d’une logique universelle selon laquelle les bases théologiques s’arrangent en cercles, triangles et autres figures géométriques complexes. En activant une sorte de roue, la constitution des symboles s’arrange dans une solution binaire (affirmatif ou négatif) dont les réponses s’avéreraient être vraies, c’est ce que Lull appelait ‘l’Ars Généralis Ultima’ ou ‘l’Ars Magna’ ! Fondamentalement, cet arrangement était une philosophie théorique, ou plutôt une théosophie, car l’auteur intégrait intimement théologie et philosophie. Il estimait, effectivement, que la raison était une partie importante de la théologie.
Ramon, un homonyme de Ramon de Périllos, a écrit près de trois cents documents en catalan et en latin (ce qui explique sans doute que le seigneur de Périllos puisse les comprendre). Son œuvre pétrie de mysticisme rationaliste a été formellement condamnée par le pape Grégoire XI en 1376 et cette condamnation reprise par Paul IV. En dépit de cette sentence, Ramon de Périllos a acquis des livres sans doute en raison de ce mysticisme hors du commun.

Arnau de Vilanova

Ramon Lull était un ami, et fervent disciple, d'Arnauld de Villeneuve. Arnauld de Villeneuve, également connu sous le nom d'Arnau de Vilanova ou Arnaldus de Villanova, a vécu de 1240 à 1311. Il était simultanément docteur, théologien et diplomate espagnol. Par son enseignement, tout comme par ses livres, il fut certainement un des hommes les plus savants du XIIIème siècle. Trois rois et trois papes au moins furent ses patients, ses admirateurs, ses défenseurs.
Esprit entreprenant et avisé, il effectua de nombreux voyages. Ainsi, il se rendra en Espagne (Llerida, Barcelone, Valence), en Italie ( Pérouse, Padoue, Rome, Bologne, Palerme, Florence, Naples, Salerne, Gênes), en France (Paris, Nice, Marseille, Avignon) pour y défendre des thèses théologiques, pour y soigner les plus grands personnages (trois papes et trois rois), ou pour y accomplir des missions diplomatiques. Certains pensent qu’il serait allé jusqu’en Afrique.
Après Montpellier, on pense qu’Arnaud a séjourné à Paris pendant 10 ans, entre 1265 et 1275 environ. Jusqu’avant son arrivée, Paris était la ville de Roger Bacon (1248-1250), Albert le Grand (1245-1248) et Thomas d’Aquin (1252-1259).
En 1285, il est appelé auprès de Pierre III, roi d’Aragon (1276-1285), en qualité de premier médecin de la Cour et d’ambassadeur de Pierre III d’Aragon auprès de Philippe-le-Bel. En 1286, on le trouve à Barcelone où il professe quelques temps l’alchimie et étudie la médecine. Il remplit diverses missions à la Cour de Jacques II d’Aragon (1291-1327), dont il est chassé pour avoir critiqué les pouvoirs temporels, et il est excommunié par l’évêque de Tarragone en raison de ses idées réformatrices.
Son périple l’emmène d’Aragon à Paris, et ensuite auprès des papes… un parcours aussi accompli par Ramon de Périllos lui-même.
Il fut médecin de Pierre III d’Aragon (1236-1285), de Jacques II d’Aragon (1267-1327), de Frédéric d’Aragon, roi de Sicile et de Robert d’Anjou (1277-1343), roi de Naples.
Il sera aussi le médecin des papes Boniface VIII (1294-1303), Benoit XI (1303-1304) et Clément V (1305-1314). Il rompit avec les habitudes médicales enseignées par les arabes, dont la doctrine dominait alors tout le monde savant, et conseilla aux médecins débutants de se baser sur l’observation et l’expérience, le tout en gardant raison… C’était très novateur à cette époque.

Son activité dans les “Sciences occultes”

Ce grand médecin des rois et des papes s’occupe également d’astrologie et d’alchimie qu’il va doter d’un important contenu philosophique. Si ses recherches alchimiques ne l’ont pas conduit à la découverte de la pierre philosophale, il leur doit du moins un certain nombre de “découvertes”, qui auraient suffi à le rendre célèbre: c’est ainsi qu’il introduit l’emploi de l’alcool, de l’essence de térébenthine et des vins médicinaux en thérapeutique; il fait de la distillation une opération courante de la pharmacie.
En compagnie de Roger Bacon et de Raymond Lull, il découvre les trois acides sulfurique, muriatique et nitrique. Il compose et distille de l’alcool, et s’aperçoit même que cet alcool peut retenir quelques-uns des principes odorants et sapides des végétaux qui y macèrent. Il fait connaître l’essence de térébenthine, les diverses eaux spiritueuses employées en médecine et pour la cosmétique.
Arnaud s’avisa de se croire prophète; il croyait à l’existence réelle des démons, à la venue de l’Antéchrist, à la persécution de l’Eglise, et à la fin du monde…qu’il avait entrevu entre 1300 et 1400 ou 1464, la date la plus probable étant 1335… ce qui lui valut de graves ennuis avec l’Eglise.

Roger Bacon

Roger Bacon vécut de 1214 à 1294. Il étudia et enseigna à Oxford, où il fut considéré comme un personnage exceptionnel de cette école franciscaine. On le retrouve également à Paris où il poursuit ses études dans diverses Universités.
Ses écritures ont été considérées "codées" afin que seules les personnalités de l’ordre (franciscain) puissent en comprendre le sens réel, au détriment des lecteurs non initiés à son art. Le pape, dans une lettre de Viterbe (datée du 22 juin 1266), lui ordonne d'envoyer immédiatement son travail à Rome… en passant outre la prohibition des supérieurs franciscains ou de n'importe quelle autre constitution… et de ne surtout pas dévoiler le système de décryptage.
C’est au début de 1267, que Roger Bacon envoie au pape plusieurs ‘miroirs noirs’ (de divination) dont la mise en oeuvre était liée à une forme ésotérique de la physique dont on ne retrouva jamais le mode de fabrication.
De toute son œuvre, on retiendra les ouvrages les plus connus, ‘L’Opus Minus’, le ‘Tertium’ et surtout le plus important : ‘l’Opus Majus’.
’L'Opus Majus’ développe sept parties essentielles :
1. Les obstacles à la sagesse et à la vérité.
2. La relation entre la théologie et la philosophie, prises dans leur plus large interprétation, en tant que comportement de toutes les sciences non philosophiques. L’auteur y démontre que toutes les sciences sont fondées sur les sciences sacrées, et plus particulièrement sur les Saintes Ecritures.
3. La nécessité d'étudier avec zèle les langues bibliques, en considérant que sans elles il est impossible de mettre en évidence le trésor caché de la mission divine.
4. Les mathématiques et leur relation, et application, aux sciences sacrées, en particulier avec les Ecritures Saintes. R. Bacon saisit ici une occasion de parler de la géographie biblique et de l'astronomie (si ces pièces appartiennent vraiment à ‘l'Opus Majus’ !)
5. Le système optique et la perspective.
6. Les sciences expérimentales.
7. La philosophie ou éthique morale.
Du contenu de ‘l'Opus Minus’, dont la relation avec ‘l'Opus Majus’ a été mentionnée, beaucoup de choses ont été perdues. À l'origine il devait y avoir neuf parties complexes… dont une devait être un traité sur l'alchimie spéculative et pratique.

Al-Sufi d'Abu Jafar

Al-Sufi d'Al-Qassab d'Ali Abu Ja'far de d'ibn de Muhammad décède aux environs de 888-89. Il habitait Bagdad et était le maître de Junayd, ou Al-Baghdadi d'Al-Khazzaz d'Al-Qasim de Muhammad Abu d'ibn de Junayd (négociant en soie).
Tous les deux étaient Shayks (princes Soufis). Une fois initié au Soufisme, Abu Jafar explique que celui-ci se compose du « ‘noble’ comportement (karima d'akhlaq) pouvant se manifester la durée d’un Temps ‘noble’ à effet d’une personne ‘noble’ en présence d'un peuple ‘noble’ ». Quand on a demandé, ensuite, à Junayd de s’exprimer sur le Soufisme, il a dit : « le Soufisme est le fait que tu dois être avec Dieu sans aucun attachement ni restriction ». D'autres initiés prétendent que le principe du Soufisme consiste à honorer Dieu selon son propre précepte divin, et au postulant de vivre seulement selon le sien... C'est une comparaison directe avec le principe hermétique selon lequel l'initié est invité à rendre sienne la volonté de Dieu… à charge pour cette dernière de lui assurer, en retour, l'aide… que Dieu doit lui apporter.
Junayd indiquait qu'il n'a pas appris le Soufisme par les discours, mais plutôt par la faim et les privations volontaires, en abandonnant le monde et divisant son attachement des choses familières et plaisantes… puisque le Soufisme se compose de la pureté de son rapport avec Dieu. Sa base est incluse dans sa rotation infinie, comme Harith (Al-Muhasibi) dit, « que mon art (essence) tourne ainsi retiré loin du monde… ainsi j'ai passé mes nuits éveillé et mes jours dans la soif ».

Gabir ben Hayyan

Il est connu comme Ibn Hayyan de Jabir, qui était un auteur bien connu sur l'alchimie et la médecine. Il meurt vers 813. Il est signalé comme "la plupart des noms bien connus parmi les alchimistes islamiques". En Europe il est autant connu que Geber. Les experts pensent qu'il pouvait avoir été médecin et qu’il se soit, plus tard, naturellement tourné vers l'alchimie en raison de son savoir sur la médecine et la chimie.
On le suppose auteur de trois cents ouvrages sur la philosophie, mille trois cents livres sur les dispositifs mécaniques et les machines militaires, et plusieurs centaines d’autres sur l'alchimie. En raison de cette production massive, sans doute un peu excessive, Paul Kraus, écrivant en 1943, a argué du fait que l'Ibn Hayyan de Jabir était une figure légendaire et que le corpus des écritures alchimiques de Jabirian a été attribué à un groupe de disciples d'Isma'ili à la fin du neuvième siècle. Fuat Sezgin, en 1971, rejette les conclusions de Kraus en arguant du fait que toutes les écritures sous le nom de Jabir sont attribuables à une personnalité historique appelée Ibn Hayyan de Jabir, vivant au huitième siècle. Dans l'une ou l'autre analyse, il est clair que de nouveau, il a été un alchimiste en avant, dont les livres ont fini vers le haut, sur les étagères de la bibliothèque de Ramon !

Un seigneur instruit

Pierre Ponsich conclut, à propos de Ramon de Périllos : « En somme, la bibliothèque du carme Guillem Sedasser se signalait par la prédominance des traités scientifiques et — si la preuve n’est pas faite qu'elle touchât, proprement parler, aux sciences occultes – elle n’en présentait pas moins une nette tendance vers les sciences hermétiques, en particulier l’alchimie. Aussi regrettons-nous d’autant plus de n’avoir pu, jusqu’à présent, relever d’autre mention du religieux perpignanais qui avait su rassembler cette collection. Par contre, notre document peut contribuer éclairer d’un jour plus précis la curieuse personnalité de celui qui en prend livraison, en payant le prix du gage et non sans avoir, sans doute, versé quelque supplément au frère Sedasser, leur propriétaire désargenté : c’est-à-dire le noble Ramon de Perellos. »
L'acquisition de cette bibliothèque souligne la notion que Ramon était un homme instruit. Nous savons ceci par sa correspondance avec le roi d'Aragon, qui a souvent essayé de trouver les documents principaux, dont disposait Ramon, localisés à travers l'Europe.
Mais la nature générale de ces livres était "plus facile" que ceux faisant partie de cette collection. L'alchimie elle-même est un sujet difficile et les livres qu'il a acquis étaient ici ceux des maîtres dans le domaine.
Son voyage au purgatoire du Puits St Patrick, en Irlande, a pu faire partie de son intérêt pour une quête alchimique. Mais peut-être cette recherche impliquait-elle une question importante à laquelle il pouvait donner une réponse une fois revenu sur ses terres après son long périple… ou pèlerinage ? En effet, Ramon revenu d'Irlande, déclare qu'il est maintenant convaincu que son domaine abrite… une entrée dans "l'au-delà". L'"au-delà" correspond exactement aux ‘dimensions’ auxquelles les alchimistes ont toujours essayé d'accéder. Il suggère que sa visite au purgatoire du Puits St Patrick n'a pas été une décision impulsive, mais une partie importante d'un processus très long, qui a conduit Ramon de Périllos à un arrangement – un arrangement qui semble avoir été alchimique en nature.

Ramon Périllos : alchimiste ?

On citera enfin Pierre Ponsich, dans une analyse très intéressante pour notre étude.

- « Nous voulons parler d'une affaire d'envoûtement — exercé pour¬tant loin du Roussillon, puisque la victime désignée était un évêque de Mende — affaire dans laquelle fut impliqué, en 1347, un certain Étienne Pépin, Auvergnat d'origine et moine franciscain de Souvigny, en Bourbonnais. Devenu disciple, à Souvigny même, d'un certain maître Théodore Barbancie, expert dans la science de la pierre philosophale (« Ce n'est pas une pierre, comme on le croit communément, disait Pépin, mais une poudre »), il finit par se défroquer et alla s'installer à Langeac, près de Brioude, où il associa à ses recher¬ches un damoiseau appelé Guillem Rocell. Et bientôt, leur réputation d'alchimistes amena un de leurs voisins, Garin de Châteauneuf de Randon, seigneur d'Apcher, à venir leur proposer d'envoûter l'évêque de Mende, son ennemi. Pépin argua d'abord de son incompétence, les pratiques magiques nécessaires étant renfermées dans un livre fort rare, appelé Liber juratus, composé par le philosophe Honorius avec l'aide de l'ange Attohel, livre sacré, ainsi nommé parce qu'il ne doit être livré qu'à un homme dont on a constaté la probité de mœurs pendant un an, et jamais à une femme, « la femme étant toujours disposée au mal ».
C'est alors que le seigneur d'Apcher confia à Pépin qu'il avait un ami puissant, qui pourrait peut-être lui procurer une copie de l'indis¬pensable formulaire : cet ami n'était autre que le roi de Majorque Jacques III (dont le seigneur d'Apcher était chambellan et conseiller). Il fut convenu qu'on se rendrait à Perpignan. Le procès étant de 1347, et la tentative d'envoûtement de 1346, il faut que le voyage ait eu lieu avant juillet 1344, époque où Jacques III fut brutalement chassé de sa capitale par le roi d'Aragon Pierre IV.
Garin d'Apcher partit le premier et, peu de temps après, invita son complice à venir le rejoindre à Perpignan. Le roi aurait reçu l'alchimiste à bras ouverts et lui aurait même offert un gros volume, rédigé par lui-même, ayant pour titre De naturalibus. Pépin contacta plusieurs hommes de science perpignanais, entre autres le « maître ès-arts » Berenguer Guanell, très expert en magie, habile à évoquer et apaiser les démons. Cet homme savait où se trouvait le Liber Juratis, enfermé, paraît-il, ‘in quodam Castro vocato Trassore prope Perpînhanum’, qui n'est autre que Tresserra, Cette localité roussillonnaise et son château — dont il reste quelques vestiges — appartenaient en propre, notons-le, au roi Jacques III : ce qui achève de rendre l'épisode plausible. Le château de Tresserra relevait encore directe¬ment en 1382, de son successeur, le roi d'Aragon Jean I", qui devait le céder à son épouse la reine Yolande, laquelle le vendra en 1300 — coïncidence curieuse — à Pons de Perellos, frère cadet du vicomte - Rarnon, acheteur de notre bibliothèque.
Il fut entendu que Guanell ferait une copie du grimoire, moyen¬nant des leçons de pierre philosophale et une somme complémentaire, très considérable, de vingt florins, que fournirent, paraît-il, le seigneur d'Apcher et le roi Jacques. « Celui-ci », dit Pierre Vidai, « était-il probablement un adepte de l'hermétisme, mais il faut croire qu'il ignorait l'usage que Pépin et son complice projetaient de faire du Liber Juratus. »
L'ouvrage comportant 93 chapitres, la copie était une grosse affaire, d'autant plus que la bonne volonté de Guanell ne paraissait pas évidente. Pépin en profita pour passer en Espagne, avec des lettre de recommandation du roi de Majorque, et faire le voyage de Cordone, où il trouva, en particulier, ‘tibros Alphonsi régis qui docent imaginibus fadendis’, ouvrage attribué à Alphonse X de Castille (1252-1284), A son retour, la copie du Liber Juratus n'était pas encore achevé. Il revint trois ou quatre fois à Perpignan et se vit forcé, en fin compte, d'achever la copie de sa propre main, ce qui le brouilla définitivement avec maître Guanell.
Nous ne pouvons nous étendre davantage sur les péripéties cette affaire, qui amena finalement Pépin à passer quinze ans dans la tour épiscopale, « au pain de douleur et à l'eau de tristesse nous noterons simplement que le Liber Juratus commençait « par invocation à la Sainte Trinité » : exactement comme le traité n° 15 de la bibliothèque de Guillem Sedasser- Ce dernier ouvrage, que le scribe qualifie assez vaguement de « traités d'alchimie et d'autres sciences » était-il le Liber juratus du château de Tresserra, que maître Guanell et Pépin eurent entre les mains une quarantaine d'années auparavant ? On ne saurait, évidemment, que poser la question. »…

Filip Coppens & André Douzet