Plan du site | Recherche | Forums | Publications | Actualités
Jésus
et les femmes |
Au
moment de la crucifixion, les synoptiques nous apprennent que des femmes
accompagnaient Jésus durant son ministère et qu'elles le servaient.
Lorsqu'il était en Galilée, elles le suivaient et le servaient (Marc : XV : 40-41).
Matthieu le confirme en des termes quasi identiques.
Il y avait là aussi à distance plusieurs femmes, qui avaient servi Jésus de la Galilée, et qui le servaient. (Matthieu : XXVII ; 55).
Luc fait également allusion à cette présence féminine en demeurant plus évasif:
Des femmes qui l’avaient suivi de Galilée, (Luc ; XXIII ; 49).
Cette
présence féminine fut certainement un des éléments
du scandale permanent du ministère de Jésus, autant que sa
fréquentation des gens « de mauvaise vie » tels que les
publicains.
En effet, dans la société juive de l'époque de Jésus,
les droits très étendus que le père a sur tout ce qui
constitue la famille s'appliquent aussi à la Femme. Celle-ci doit
à son époux une fidélité absolue, sans pouvoir
exiger la réciproque. Le mari n’a pas le droit de la vendre,
mais il a celui de la répudier sans la moindre difficulté,
alors que les cas où elle-même est autorisée à
demander la réparation sont rares. Le rang que la société
lui reconnaît est inférieur. Une sentence des Rabhi dit que
« chaque homme doit chaque jour remercier Dieu de ne pas l'avoir fait
naître femme, non plus que païen, ni que prolétaire ».
Les femmes ne mangent pas avec les hommes, mais debout, les servent à
table. Dans la rue, dans les parvis du Temple, elles se tiennent à
l'écart. Elles vivent à la maison, et souvent les fenêtres
donnant sur la rue sont grillagées pour qu'on ne les voit pas. Parler
à une femme dans la rue est, pour un Israélite, d'une grande
inconvenance, même et surtout si c'est la sienne propre !
Légalement, la femme est considérée comme une mineure,
une irresponsable : les engagements qu'elle prend peuvent être désavoués
par son mari et celui qui les a acceptés n’a aucun recours.
En justice, sauf circonstances exceptionnelles, son témoignage n’est
pas retenu. Et en règle générale, elle n'hérite
pas, ni de son père, ni de son mari.
Cependant, parce qu'elle est faible, la loi la protège dans les cas
graves. La jeune fille qu'un homme a séduite, plus encore celle qui
a été violentée, la femme dont l'honneur a été
atteint par la calomnie, la captive même que le Seigneur est tenté
de traiter en chair à plaisir, sont défendues par le texte
sacré. D'autre part, tout l'entretien de l'épouse incombe
au mari, qui doit la loger, la nourrir, la vêtir, selon son niveau
et ses moyens. Et le respect que les enfants doivent aux parents inclut
évidemment la mère. Le Lévitique la cite même
en premier dans son commandement : « Que chacun vénère
sa mère et son père ». Si en principe le mari est le
seul gérant de la communauté des biens du ménage, il
n'est pas interdit à la femme d'employer à sa guise ses gains
personnels. Les fileuses à domicile, qui produisent plus qu'il ne
faut pour leur ménage, gardent le produit de leurs ventes.
Les femmes qui accompagnent Jésus avec le plus d'assiduité
doivent être donc célibataires, veuves ou répudiées,
voire parentes de disciples. C'est apparemment le cas de la mère
de Jean et Jacques, fils de Zébédée. Or, la femme célibataire
subit l'opprobre public. Son célibat trahit une tare ou un vice.
Elle est atteinte d'une maladie incurable ou s’est prostituée
dans sa jeunesse. La femme répudiée n'a pas un sort plus enviable.
Ordinairement, elle vit dans l'affliction. Dans la plupart des cas, elle
doit retourner chez ses parents, même si la cause de sa répudiation
n'est pas l'adultère. Quant aux veuves, elles ne doivent pas non
plus s'exhiber sur les routes avec des hommes, mais se réfugier chez
leurs enfants ou des parents proches.
Cette cohabitation avec des femmes a pu éveiller chez des disciples
des appétits sexuels, tout au moins en pensée, ce que condamne
aussi leur maître dans son enseignement. Quand Jésus éloigne
les apôtres pour aller prêcher l'Évangile, il leur impose
des conditions qui ressemblent étrangement à l'accomplissement
d'une pénitence:
Il leur commanda de ne rien emporter en voyage que leur bâton, ni sac, ni pain, ni argent dans leur bourse, mais de prendre seulement des chaussures, et de ne point se revêtir de deux tuniques. (Marc : VI ; 8-9).
Si
des femmes osent braver les interdits masculins de la société
juive, c'est parce que Jésus exerce sur elles une véritable
fascination. Non seulement il 1es considère comme les égales
des hommes, mais il les attire par son charisme, son éloquence et
l'exaltation de ses convictions. Ainsi, la Cananéenne guérit-elle
de l'hémorragie qu'elle subit depuis onze ans par le choc émotionnel
qu'elle ressent au contact du manteau de Jésus.
Les femmes font partie de l'intimité de Jésus dont il apprécie
la beauté et la sensibilité. Elles sont les premières
à croire en lui. C'est à Marie de Magdala qu'il apparaît
le matin de la Pâque ; c'est la fièvre de la belle-mère
de Simon Pierre qu'il guérit ; c'est à la Samaritaine aux
moeurs dissolues qu'il avoue sa messianité et qu'il communique une
des paroles les plus éclatantes de l'Évangile :
Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, doivent l'adorer en esprit
et en vérité. (Jean: IV; 24).
Et
tout occupé par son ministère, Jésus ne travaillant
plus, il se laisse « entre¬tenir » par de riches amies.
Car la séduction de Jésus émane aussi de son physique.
Si, comme nous le supposons, il a fait retraite à Quoumran, les instructeurs
de cette communauté jugeaient les recrues non seulement du point
de vue spirituel, mais également du point de vue physique, en fonction
de critères astrologiques. Ainsi, une personne bien née sous
le signe du Taureau, signe probable de Jésus, devait avoir les cuisses
longues et minces, les orteils étroits et une attitude humble. En
revanche, si la recrue avait les cuisses épaisses et poilues et que
ses orteils étaient courts et gros, le pronostic était défavorable.
Cette doctrine s'explique par la croyance qu'une âme élevée
ne pouvait pas séjourner dans un corps grossier. Elle constitue un
cas unique dans l'ensemble des croyances juives car elle évoque les
théories pythagoriciennes selon lesquelles la nature a placé
chaque âme dans un corps déterminé en fonction de la
tâche qui lui est dévolue, ce qui confirme que les Esséniens
subirent l’influence hellénique. Et si les Esséniens
examinaient soigneusement les corps des recrues, ce n'était pas seulement
sur les jambes que portait le regard de l'instructeur. La recrue idéale
devait avoir les yeux noirs et brillants, la barbe bouclée, des dents
bien faites, des cuisses lisses et des doigts effilés.
Cet accent mis sur la beauté masculine et l'évidente misogynie
de la communauté de Quoumran, qui n'admettait que peu de femmes,
sous des conditions draconiennes, et les tenait à distance, a dû
fortement contrarier Jésus. S'il est accompagné sur les chemins
de Palestine par des femmes peu recommandables, il en est d'autres de qualité,
souvent mariées, qui l'aident financièrement et l'entourent
de leur amitié et de leur protection. Ainsi en est-il de Joanna,
femme de Chouza, chambellan d’Hérode, c'est-à-dire dame
de la cour et Suzanne, « le Lys», certainement une des femmes
de l'association des Hyérosolimitaines pieuses.
Parmi les femmes venues de Galilée à Jérusalem, les
évangélistes mentionnent deux Marie en plus de la mère
de Jésus. L'une est désignée comme la grand-tante de
Jésus, l'autre, selon Matthieu, comme l'épouse de Zébédée,
mère des apôtres Jacques et Jean. Toutes les deux doivent être
veuves. Elles peuvent suivre Jésus durant une partie de son ministère
sans que leurs présences soient choquantes, car elles se trouvent
avec des membres de leurs familles. En revanche, il est impossible d'identifier
Salomé qui ne peut être la belle-fille d'Hérode Antipas
ayant réclamé la tête de Jean-Baptiste. Il pourrait
s'agir d'une personne issue du sérail d'Hérode au sein duquel
Jésus bénéficie de sympathies. Nous apprenons par Luc
qu' Hérode lui-même tient Jésus en haute estime.
Hérode,
en voyant Jésus, fut rempli de joie ; car depuis longtemps il désirait
le voir, pour ce qu'il entendait dire de lui, et il espérait le voir
faire quelques miracles. (Luc : XXIII ; 8).
Mais
la femme qui apparaît le plus est Marie de Magdala. Mentionnée
quinze fois dans les Évangiles canoniques, elle prend un relief extraordinaire.
Elle manifeste publiquement à Jésus un délire amoureux
en versant sur sa tête une petite fortune de l'époque, environ
trois cents deniers. C'est également elle qui essuie les pieds de
son maître avec sa chevelure après les avoir inondés
de ses pleurs. Sa personnalité soulève de nombreuses interrogations.
Nous apprenons par Luc que c'est une femme de mauvaise vie (VII ; 37). Ce
jugement peut suggérer qu'il s'agit d'une prostituée.
Un fait est certain, elle est de Magdala, une agglomération galiléenne
proche du lac de Génésarelh. C'était une ville riche
où se trouvaient quatre-vingts filatures de laine fine. Sa richesse
est attestée par le fait que c'était une des trois villes
de Palestine dont les contributions à Jérusalem étaient
si importantes qu'on les acheminait par chariots entiers à la Ville
sainte. Et Magdala passait pour une ville facile et corrompue.
Nous ignorons si Marie de Magdala passe aux yeux de Matthieu pour corrompue
parce qu'elle est originaire de cette agglomération, ou bien si elle
est effectivement légère. Mais elle n'est pas une prostituée,
car à l'époque, elle ne pouvait circuler librement et avoir
ses entrées chez Simon le lépreux.
L'exorcisme pratiqué par Jésus concerne une possession qu'en
langage moderne on définit par un cas d'hystérie :
Les Douze étaient avec lui, et aussi quelques femmes qui avaient été guéries d'esprits mauvais et de maladies : Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons... (Luc : VIII ; 1-2).
Et
la personnalité de Marie de Magdala décrite par les Évangiles
renforce ce diagnostic. La description de l'hystérie se surimpose
exactement à plusieurs traits de son caractère. Elle manifeste
des émotions spectaculaires comme l'irruption théâtrale
chez Simon le lépreux et le versement des parfums, sans la moindre
modération, devant tout le monde. Elle s'épanche en labilité
émotionnelle en fondant en larmes qui inondent les pieds de Jésus
alors que les circonstances ne le justifient pas. Cet accès de dévotion
reflète indéniablement une instabilité d'humeur quasi
pathologique qui n'a qu'un seul but : elle désire plaire. Le versement
de parfums apparaît comme une tentative de séduction. Elle
témoigne d'une tendance à l'érotisation des relations
sociales. Les pieds de Jésus constituent une partie de l’anatomie
dont les connotations sexuelles sont connues. De plus, derrière la
sexualité des hystériques se cache souvent l'impuissance ou
la fragilité. Or cela correspond à l'accusation de vie immorale
citée par Luc, autant que cela explique la réticence de Matthieu
et de Marc à nommer Marie de Magdala dans leurs récits de
l'épisode des parfums.
Gérald Messadié avance une hypothèse probablement proche
de la réalité : « Marie de Magdala est ce qu'on
appellerait en langage contemporain une agitée ou une nymphomane,
et il est probable que son irruption chez Simon le lépreux et sa
prise de possession publique de Jésus sont d'abord dictées
par l'espoir de s'as¬surer un amant admirable, qui flatte l’égocentrisme
vaniteux dont sont également affligées les hystériques…
Son Immoralité tient à ce qu'elle n'est pas mariée
et que, ayant eu des amants, elle a renoncé au mariage. Mais ce n’est
pas non plus ce que nous entendons dans le langage contemporain par «
une coureuse» ; c'est une déséquilibrée ».
Cette
version est beaucoup plus crédible que celle de certains exégètes
qui concluent à des relations sexuelles intenses entre Marie de Magdala
et Jésus durant son ministère. Durant cette période,
les contestations dont Jésus est l'objet lui interdisent d'entretenir
une liaison autre qu'affectueuse avec une femme aussi instable. Même
les disciples ne l'auraient pas admis, eux à qui il rappelle qu'il
s'est fait « eunuque pour le Royaume » (Matthieu XIX ;
12). Car Jésus a choisi l'abstinence pour se consacrer uniquement
à Dieu. Tout au plus est-il ému par la dévotion quasi
obsessionnelle que cette femme lui porte, et qui doit atteindre aux franges
de l'extase.
Quelques soient les spéculations sur la personnalité controversée
de Marie de Magdala, nous avons une certitude : elle entretient des relations
privilégiées avec celui qu'elle qualifie de « Rabboni
», « mon maître à moi ». Femme célibataire,
elle accompagne Jésus durant une grande partie de son ministère.
Fortunée, elle l'aide financièrement et l'accueille, ainsi
que ses disciples, dans la propriété de Béthanie qu'elle
partage avec son frère Lazare et sa soeur Marthe. Elle assiste à
la crucifixion et est la première à voir le ressuscité.
Certains apocryphes confirment une communion étroite entre Jésus
et la Magdaléenne et nous fournissent une explication sur cette relation
privilégiée.
Ainsi, l'évangile de Philippe nous apprend :
Le Seigneur aimait Marie plus que tous les autres disciples, et il l'embrassait souvent sur la bouche. Les autres disciples le virent aimant Marie, ils lui dirent : Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ?» Le Sauveur répondit» et dit : « Comment se fait-il que je ne vous aime pas autant qu'elle ? ».
On
s'en doute, ce passage donna lieu aux interprétations les plus osées.
Pourtant, si Marie de Magdala et Jésus entretenaient des relations
sexuelles ou s'ils étaient mariés, la question des disciples
paraîtrait stupide car la réponse serait évidente. C'est
l'évangile de Marie qui nous apporte la réponse à l’interrogation
des apôtres.
Cet apocryphe est le premier traité d'un papyrus de Berlin. Ce papyrus
fut acquis au Caire par C. Reinhardt et il est conservé depuis 1896
au département d'Égyptologie des musées nationaux de
Berlin. Il proviendrait d'Àchmin ou de ses environs, puisqu'il apparut
d'abord chez un antiquaire de cette ville. D'après C. Schmidt, il
aurait été recopié au début du Ve siècle.
Ce manuscrit est composé de 21, 22, 23 lignes par page, chaque ligne
comportant une moyenne de 22 ou 23 lettres. II manque à ce cahier
plusieurs feuillets, les pages 1 à 6, ainsi que 11 à 14, ce
qui complique l'interprétation globale du texte. Comme les autres
écrits du papyrus de Berlin, et comme l'évangile de Thomas,
l’évangile de Marie est écrit en copte sahidique, avec
un certain nombre d'emprunts dialectaux ; on peut relever également
quelques fautes d’écriture ou fautes de transcription.
Quant à la datation de l'écrit originel, il est intéressant
de noter qu'il existe un fragment grec dont l'identité avec le texte
copte a été confirmée par le professeur Cari Schmidt
: le papyrus Ryland 463. Il proviendrait d'Oxyrhynque et est daté
du début du IIIe siècle. La première rédaction
de l'évangile devrait donc avoir été faite antérieurement,
c'est-à-dire au cours du IIe siècle. W.C. Till l’a située
aux alentours de l’an 150. Il s’agirait donc bien, comme les
autres évangiles, d’un des textes fondateurs ou primitifs du
christianisme. S'il en est ainsi, d’où viennent les réticences
que l’on peut éprouver à sa lecture ? Ce sont encore
aujourd'hui les réactions mêmes de Pierre et André après
avoir écouté Marie de Magdala:
André
prit alors la parole et s'adressa à ses frères : Dites, que
pensez-vous de ce qu'elle vient de raconter ? Pour ma part, je ne crois
pas que l’enseigneur ait parlé ainsi :
Ces pensées diffèrent de celles que nous avons connues.
Pierre ajouta :
Est-il possible que l’enseigneur se soit entretenu ainsi, avec une
femme, sur des secrets que nous, nous ignorons ?
Devons-nous changer nos habitudes ;
Écouter tous cette femme ?
L’a-t-il vraiment choisie et préférée à
nous ? (Marie : 17 ; 9-20).
La difficulté à recevoir ce texte est ce qui en fait également
l'intérêt. C'est un évangile inspiré par une
femme, Marie de Magdala. Elle n'est pas la pécheresse dont nous parlent
les Evangiles canoniques. C’est l'amie intime de Jésus, l'initiée
qui transmet ses enseignements les plus subtils.
L’évangile de Marie, comme l'Évangile de Jean et celui
de Philippe, nous rappelle que Jésus était capable d'intimité
avec une femme. Cette intimité n'était pas charnelle mais
affective, intellectuelle et spirituelle. L'Islam iranien traduit ce genre
de relation par ce dit :
L’Amant divin est Esprit sans corps. L'Amant physique est un corps sans esprit. L'Amant spirituel possède Esprit et corps.
Les
discours que tient Marie de Magdala aux disciples ne peuvent que les irriter.
Pour qui se prend-elle ? Il ne lui suffit pas d'être aimée
de l’Enseigneur, il lui faut encore s'approprier son enseignement
et jouer les « initiées ». Elle emprunte les paroles
mêmes de Jésus lorsqu'il se trouvait en présence d'intelligences
« non préparées », plus ou moins « bornées
» prenant pour réel ce qu'elles tiennent dans le champ clos
de leur perception : « Que celui qui a des oreilles pour entendre,
entende ». Autrement dit, comprenne qui pourra.
Plus important que ces paroles irritantes appelant aux apôtres les
limites de leur compréhension, l’évangile de Marie témoigne
d’un mode de connaissance de type prophétique ou visionnaire
qui n'est pas le propre des femmes, mais qui appartient certainement à
la dimension féminine de la connaissance humaine. Si Dieu est vivant,
Il veut se communiquer ; il faudra donc une médiation entre Dieu
et l'humain, le visible et l'invisible, le monde des corps matériels
et le monde des esprits immatériels. C'est dans ce monde intermédiaire
« imaginal » que se situent les rencontres de Marie avec Jésus.
Chez elle, comme chez les anciens prophètes, Dieu active, dans l'imagination
visionnaire, les formes nécessaires pour le conduire à lui
:
….Seigneur, je Te vois aujourd'hui !
Dans cette apparition,.
Il répondit :
Bienheureuse, toi qui ne te troubles pas à ma vue, (Marie : 10 ;
12-15).
C'est dans ce monde imaginal que le désir devient imagination et même transfiguration et résurrection ; C'est cette imagination que Marie de Magdala veut faire partager, non sans rencontrer les réticences et objections d'une philosophie des sens et de la raison représentée par Pierre et André.
Les
conséquences éthiques d'une telle pratique du désir
et de l’imagination sont évidentes et ne vont pas de nouveau
manquer de choquer les autres disciples de Jésus : « le péché
n'existe pas » c'est nous qui, avec notre imagination maladive, ne
cessons de le créer et d’inventer des lois pour le conforter.
C'est notre imagination qu'il faut guérir. Nous sommes responsables
du monde dans lequel nous vivons, puisque c'est nous qui le créons
; notre manque d'imagination éclairée nous enferme dans les
limites où notre coeur et notre intelligence se sont arrêtés.
Marie de Magdala nous apparaît donc comme une femme qui a accès
à « la connaissance ». C'est en ce sens, sans doute,
qu'elle est, à l'époque de Jésus, considérée
comme une pécheresse ; elle ne se conforme pas aux lois d'une société
où la connaissance est affaire d'hommes et où les femmes n'ont
pas le droit d'étudier les secrets de la Thorah, ni d'interroger
les chiffres clairs ou obscurs de ses lettres carrées. Nous comprenons
alors l'affection que Jésus témoigne à cette femme
érudite, mystique et à la fibre émotionnelle intense
qui doit lui conférer des dons médiumniques.
Où Marie de Magdala a-t-elle acquis « la connaissance »
? Certainement pas en Palestine où l'enseignement de la femme est
limité. Car, dès leurs naissances, les filles sont confiées
à leurs mères jusqu'à leur mariage. Elles participent
aux soins du ménage, apportent l'eau, filent la laine, aident aussi
dans les familles campagnardes aux travaux des champs en glanant derrière
les moissonneurs ou en gardant des moutons. Nombre de rabbis refusent aux
filles le droit d'être instruites. Cependant, certaines connaissent
l'Écriture comme les garçons. Mais cette instruction limitée
ne pouvait satisfaire la magdaléenne. Ce qui lui est interdit en
Israël, elle va l'acquérir dans d'autres provinces romaines
du Proche-Orient.
Femme célibataire et fortunée, elle voyage en compagnie de
son frère Lazare et se passionne pour des doctrines gnosticistes,
présentes dans l'évangile qui porte son nom. Quand elle rencontre
Jésus, un coup de foudre spirituel se produit entre ces deux personnages
assez proches par leur mysticisme. De cette époque naît l'amitié
entre Jésus et la famille de Béthanie.
Mais comment expliquer l'impossible attirance sexuelle à concrétiser
de Marie de Magdala envers Jésus et qui la rend si démonstrative
?
Dans la doctrine de la gnose, Marie, de Magdala découvre le culte
de la Femme divine, de la Mère, de l'éternel féminin
: c'est la « voie » entre Dieu et le monde ; elle peut tomber
dans le monde, mais elle peut aussi le sauver. Certains gnostiques n'hésitent
pas à faire de la Mère, assimilée au Saint-Esprit,
la troisième hypostase de l'Absolu manifesté : c'est Dieu-la-Mère.
On retombe sur la vieille Trinité égytienne du Père,
de la Mère (Isis), et du Fils.
D'autre part, chez beaucoup de sectes, la doctrine et le culte sont centrés
sur une entité métaphysique appelée « Barbélô
», dont le nom vient peut-être de l’hébreu «
Barbhé Eloha », c'est-à-dire « en quatre est Dieu
», allusion à la Tétrade divine : Père, Fils,
Pneuma féminin, Messie. Barbélô, c'est la première
extériorisation, la force, l'image, la lumière du Père:
elle joue dans le monde le rôle attribué d'ordinaire au Logos
; mais c'est une figure ambivalente, proche des troublantes déesses
des antiques cultes méditerranéens de la fécondité,
Astarté ou Atargatis : elle symbolise la virginité sans tache
mais, aussi, la puissance génératrice, la débauche
sacrée.
La rencontre entre Jésus et Marie de Magdala est pour cette dernière
une révélation. Elle voit en Jésus à la fois
le Messie et le fils. Elle s'assimile au Pneuma féminin, la Mère
divine. En s'unissant charnellement, tous deux constitueraient le couple
sacré, merveilleuse voie entre Dieu et le monde, surtout que Jésus
a fait d'elle son disciple favori, capable de percevoir son enseignement
au second degré, dans sa forme la plus spirituelle. Mais le vœu
d'abstinence de Jésus interdit cet accouplement et elle en souffre
dans sa chair et dans son esprit. C’est pourquoi elle supporte cruellement
cette frustration sexuelle, d'autant plus qu'elle n'y voit aucun obstacle
moral en raison de ses acquis gnosticistes. D'où ses manifestations
incontinentes qui l’apparentent à une hystérique, avec
pour perspective l'espoir de trouver en Jésus l'amant idéal.
Progressivement convaincue par l’enseignement du maître, elle
retourne à la croyance hébraïque. Elle replace le Dieu
Unique au sommet et écarte le Démiurge des gnostiques, admet
que ce dernier n'existe pas. Il n’a donc pas pu créer le monde
mauvais. C’est en chaque homme qu'existe le péché. Chacun
doit se corriger pour que notre univers devienne meilleur.
Or, le Démiurge représentait sept puissances créatrices,
désignées sous l'appellation des Sept. Jésus l'a faite
renoncer à cette croyance. Il l’a libérée ainsi
des « sept démons » dont nous informe Luc.
Freddy Deschaux-Baume