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Marie
de Magdala |
Apres
la mention de Marie de Magdala dans l’Evangile de Luc, à la
suite de l’épisode de la femme pécheresse de la ville,
son nom ne réapparaît qu’à la fin de la vie de
Jésus et, cette fois, chez les quatre Evangélistes.
Marie
de Magdala, à Coruña
© José Luis Jimenez
Entre temps, un épisode tout a fait semblable au récit de la pécheresse de Luc est rapporté par les trois autres Evangiles 32 et attribue a une femme de Béthanie qui est, d’après St Jean, Marie, la soeur de Marthe et de Lazare, celle dont Luc avait parlé comme étant assise aux pieds de Jésus et écoutant sa parole. Matthieu et Marc disent qu’elle répandit le parfum sur la tête de Jésus, mais Jean précise au contraire que c’était sur ses pieds et, comme dans le récit de Luc, cette Marie de Béthanie essuie les pieds de Jésus avec ses cheveux (Jean 11, 2 et 12. S). II y a une telle imbrication entre les récits des quatre Evangélistes qu’il est difficile de ne pas les attribuer a la même personne. Mais comme ce point de vue n’est pas celui de notre étude, on se contentera de souligner l’identité du geste et de noter qu’à la veille de la Passion il est unanimement mis en relation avec l’onction posthume sur le corps du défunt qui, après la mort de Jésus, sera attribuée à Marie de Magdala. On en vient donc aux passages des Evangiles où ce dernier nom revient dans les textes.
Auprès
de la croix
C’est
d’abord auprès de la croix de Jésus avant sa mort :
Matthieu 27, 56 : « Il y avait là beaucoup de femmes qui de
loin regardaient, celles-là même qui avaient suivi Jésus
depuis la Galilée pour le servir. Parmi lesquelles Marie la Magdaléenne
et Marie mère de Jacques et Joseph et la mère des fils de
Zébédée. »
Marc, 15, 40 : « Il y avait aussi des femmes qui regardaient de loin,
parmi lesquelles Marie la Magdaléenne et Marie (mère) de Jacques
le petit et de Joset et Salomé qui le suivaient et le servaient depuis
la Galilée. »
Luc qui raconte la rencontre avec les filles de Jérusalem ne mentionne
pas Marie de Magdala, mais ajoute :
« Tous ses familiers se tenaient au loin, ainsi que des femmes qui
l’accompagnaient depuis la Galilée et qui voyaient cela. »
Jean, 19, 25 : « Près de la croix de Jésus se tenait
sa mère et la soeur de sa mère, Marie (femme) de Clopas et
Marie la Magdaléenne. »
Pourquoi ce rôle prééminent donné à des
femmes et, plus spécialement, à l’une d’elles
? Est-ce par reconnaissance de Jésus aux soins qu’elles donnèrent
à son corps ? Qui pouvait, si ce n’est-elles, s’occuper
de ses vêtements, faire cuire la nourriture qu’elles avaient
achetée de leurs biens, comme il est dit dans Luc, 8, 3 ? C’était
Judas qui recevait cet argent et qui en prélevait pour lui (Jean,
12, 6). Aussi l’achat de parfum précieux ne passa-t-il pas
par lui. N’est-ce pas aussi parce que ces femmes, et notamment Marie
de Magdala, avaient été guéries par lui d’infirmités
et d’esprits mauvais et, par conséquent, l’aimaient plus
que les autres, suivant l’expression même de Jésus dans
l’épisode de ta pécheresse?
C’est
d’ailleurs un leit-motiv dans le Judaïsme, que la repentance
en hébreu teshuva, conduit a un état de perfection supérieur
à l’absence de péché. La repentie, dans la Kabbale,
correspond à la sefira Malkhut la Reine, l’Epouse, le Royaume
; la repentance est le nom même de la sefira Bina, la Mère,
attribut divin par lequel tout entre dans la manifestation et tout y retourne.
« Le retour, dit
G. Sholem s’accomplit dans l’élévation de ta kawwana,
dans l’introversion de la volonté qui, au lieu d’exercer
son influence vers l’extérieur, dans la multiplicité,
se concentre et, se purifiant de tout égoïsme, gagne le contact
avec la Volonté de Dieu, le contact entre la ‘volonté
inférieure’ et la ‘volonté supérieure’.
»
La sefira Bina a pour nom le Jubilé, c’est-à-dire le
nombre 50 de l’année jubilaire, faite de semaine de semaines
de d’années, et ce nombre est celui du mot kol « tout
», C’est la liberté, deror, mot qui exprime aussi l’écoulement
du parfum de la myrrhe et, d’après Rachi, le droit d’habiter
n’importe quel endroit. Cette liberté du Jubilé s’étendait
à toute la terre (Lév. 25, 10) et à la plupart des
catégories d’esclaves.
Les femmes qui regardaient Jésus crucifié avaient donc en
mémoire la délivrance qu’elles lui devaient, alors que
leur Maître leur apparaissait au contraire enchaîné,
rivé à la croix et que les assistants l’insultaient
en disant : « Il en a sauvé d’autres (ces femmes en particulier),
il ne peut se sauver lui-même. Qu’il descende maintenant de
la croix » (Mat, 27, 42). Le sentiment d’amour et de reconnaissance
qu’elles avaient Jusqu’alors envers lui se nuançait de
pitié, comme chez les « Filles de Jérusalem »,
et aussi d’espoir par la connaissance de la Cène du Seigneur
et de la nourriture qu’il annonçait par son sacrifice.
Parmi ces femmes, Marie de Magdala se détache pour être nommément
désignée et pour devenir, chez St Jean, non plus l’observatrice
lointaine, mais l’accompagnatrice de la mère de Jésus
qui se tenait au pied de la croix. C’est pourquoi l’iconographie
la représente toujours à genoux, embrassant cette croix, les
cheveux dénoués. De même que Jésus avait reçu
l’onction des larmes de la pécheresse et du parfum de Marie
de Béthanie, larmes et parfum essuyés de leur chevelure, Marie
Madeleine est dans l’interprétation chrétienne, ointe
du sang et des humeurs issus du corps de Jésus, comme l’est
aussi la terre du Golgotha recouvrant le crâne d’Adam.
Après
la mort de Jésus
Après
la mort de Jésus, son corps est descendu de la croix et mis dans
un sépulcre. Là encore apparaît Marie de Magdala :
Matthieu 27, 61 : « Il y avait là Marie la Magdaléenne
et l’autre Marie, assises en face du sépulcre. »
Marc, 1S, 47 : « Marie la Magdaléenne et Marie (mère)
de Joset regardaient où il était mis. »
Luc. 23, 55, mentionne sans les détailler « les femmes qui
étaient venues de Galilée... Elles regardèrent le tombeau
et comment son corps avait été mis. S’en retournant,
elles préparèrent aromates et parfums ».
Jean
ne dit rien des femmes à ce moment-là.
L’Evangile de Matthieu précise que Marie de Magdala et l’autre
Marie étaient assises en face du sépulcre. C’est le
geste même de Marie, soeur de Lazare qui, dans Luc, 10, était
assise aux pieds de Jésus et chez Jean, était assise dans
la maison, près du sépulcre de son frère. Marc et Luc
mentionnent le regard des femmes sur la sépulture. C’est ce
regard qui est représenté dans les monuments de « mise
au tombeau », regard sur le mort et souvenir du vivant.
L’iconographie représente toujours Marie de Magdala présente
à la mise au tombeau et tenant un vase à la main. Souvent
ce vase est ouvert, comme à Chaource Sur certaines peintures, elle
est avec son vase, agenouillée aux pieds du corps et ce vase paraît
rempli de sang. Si l’on se réfère aux Evangiles, les
femmes ne pouvaient, à ce moment, pas porter d’aromates. D’après
Luc, elles en achetèrent après être reparties et Marc
dit qu’elles en achetèrent le surlendemain. Pour concilier
le texte des Synoptiques avec celui de Jean disant que Nicodème apporta
une quantité prodigieuse, – cent livres – de mélange
de myrrhe et d’aloès, l’exégèse Juive est
précieuse. Elle permet de rapprocher l’indication : «
Nicodème était celui qui, au début, était venu
de nuit » (Jean, 19, 39) et d’interpréter que Nicodème
est encore venu de nuit, à un moment où les femmes étaient
reparties pour acheter des aromates sans savoir que Nicodème devait
en apporter pour les fixer sur le corps, avec les bandelettes.
Que peut alors contenir le vase tenu par Marie de Magdala sur les représentations
de la descente de croix et de la mise au tombeau ? Dans les traditions moyen-âgeuses
relatives au saint GraaL ce vase a recueilli le sang de Jésus non
pas sur la croix, mais au lieu de la sépulture. C’est donc
Marie de Magdala qui, en apportant son vase, l’aurait rempli de la
liqueur d’immortalité. N’était-elle pas elle-même
une coupe, lorsqu’au pied de la croix elle ne pouvait pas ne pas être
déjà imprégnée du sang de Jésus ? Allégoriquement,
c’est à la mère de Jésus qu’est, par trois
fois, attribué le nom de vase dans les litanies : vas « tour
» qui lui est commun avec Marie de Magdala : turris Davidica, turris
eburnea –. De même que la Vierge Marie, Marie Madeleine est
ainsi dispensatrice des grâces divines et gardienne de la mémoire
de Jèsus.
Au
lendemain du sabbat
Au
lendemain du sabbat, c’est le premier jour de la semaine et le matin
de la Résurrection.
Matthieu. 28, I : « Après le sabbat comme le premier Jour de
la semaine commençait A luire. Marie la Magdaléenne et l’autre
Marie vinrent regarder le sépulcre. »
Marc. 16, I : « Et le sabbat passé, Marie la Magdaléenne
et Marie (mère) de Jacques et Salomé achetèrent des
aromates pour venir l’embaumer. Et de grand matin, le premier jour
de la semaine, elles viennent à la tombe dès le lever du soleil.
Et elles disaient entre elles : Qui nous roulera la pierre hors de l’entrée
du tombeau ? Et levant les yeux, elles s’aperçoivent que la
pierre avait été roulée sur le côté. »
Luc. 24. I. comme précédemment, ne détaille pas les
femmes, « Et le premier jour de la semaine, à la pointe de
l’aurore, elles vinrent à la tombe en apportant les aromates
qu’elles avalent préparés. Elles trouvèrent la
pierre roulée de devant le tombeau ».
Jean. 20. I : « Le premier jour de la semaine, Marie la Magdaléenne
vient au tombeau le matin, alors qu’il faisait encore sombre et elle
voit la pierre enlevée du tombeau. »
Marie
Madeleine, cathédrale de Toledo
©
José Luis Jimenez
Pourquoi
les femmes sont-elles les premières à aller au tombeau, de
grand matin, le premier Jour de la semaine ? Cela reposerait-il sur une
méprise ? Venant embaumer le corps de Jésus selon Marc et
Luc, elles Ignoraient donc que, d’après Jean, Joseph d’Arimathie
et Nicodème y avaient procédé le noir du vendredi.
Matthieu dit seulement que Marie la Magdaléenne et l’autre
Marie vinrent regarder le sépulcre. Elles voulaient donc aussi en
voir l’Intérieur, puisque, d’après Marc, elles
se demandent comment rouler la pierre ; elles voulaient revoir le corps
de Jésus. Et elles voulaient le revoir sans les autres disciples
auxquels elles auraient pu demander de rouler la pierre.
Il y a ainsi de leur part une sorte d’intimité proprement féminine,
jointe au besoin pressant de revoir Jésus et de lui donner les soins
mortuaires, comme s’ils relevaient d’elles et non des hommes.
Ayant suivi Jésus jusqu’au Calvaire, elles avaient accompagné
son corps le soir du vendredi jusqu’au sépulcre où elles
retournent le matin, dés qu’elles ne sont plus sous la contrainte
de la loi du sabbat. Cette fidélité leur vaudra la joie des
retrouvailles.
Or elles trouvent la pierre roulée. Les gardes mis par les autorités
juives (Mat., 27, 66) sont partis, puisque les femmes n’en trouvent
pas. Si les disciples étaient venus de nuit dérober le corps
pendant le sommeil des gardes pour faire croire à la Résurrection,
ils auraient refermé le sépulcre. Si les premiers venus à
l’aube du premier jour avaient été des hommes, leur
témoignage aurait été suspect ; Ils auraient pu rouler
la pierre. Il était donc nécessaire que le témoignage
de la Résurrection ait été réservé à
la faiblesse humaine et plus spécialement féminine.
L’apparition
des anges
L’apparition de
Jésus est précédée de celle d’un ou de
deux anges, selon les versions :
Matthieu, 28, 2 : « Et voilà qu’il y eut une grande secousse
car l’Ange du Seigneur était descendu du ciel et, s’avançant,
avait roulé la pierre et il était assis dessus … Prenant
la parole, l’Ange dit aux Femmes : ‘Soyez sans crainte…
Et vite allez dire à ses disciples qu’il s’est relevé
d’entre les morts et voici qu’il vous précède
en Galilée’. »
Marc, 16, 5 : « Et entrées dans le tombeau, elles virent un
Jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche et
elles furent saisies de frayeur. Mais il leur dit : ‘Ne vous effrayez
pas... mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il
vous précède en Galilée’… Etant sorties,
elles s’enfuirent du tombeau… et elles ne dirent rien à
personne, car elles avaient peur. »
Luc. 24, 4 : « Voici que deux hommes se présentèrent
à elles en habits étincelants ... Et s’en ‘retournant
du tombeau, elles annoncèrent cela aux onze et à tous les
autres. C’étaient la Magdaléenne Marie et Jeanne et
Marie (mère) de Jacques. »
Jean. 20. 11 : « Marie se tenait prés du tombeau tout en pleurs.
Donc comme elle pleurait, elle se pencha vers le tombeau et elle voit deux
anges en blanc, assis où avait été placé le
corps de Jésus, l’un à la télé et l’autre
aux pieds. Et ceux-ci lui dirent : ‘Femme, pourquoi pleures-tu ?’
»
En
ce matin de Pâques, comme à celui de Noël, deux groupes
se trouvent en présence, l’un céleste, l’autre
terrestre, le monde angélique représente par un ou deux anges
et celui des femmes. Les anges ont une apparence masculine : certains Evangélistes
disent « des hommes ». Et parmi les femmes il n’y a aucun
homme.
Ange veut dire « messager », angelos en grec, maléak
en hébreu. El puisque les femmes sont chargées d’un
message, c’est donc qu’elles participent a la fonction angélique.
II
y a, dans l’histoire de Jacob, un épisode où il est
question de « deux groupes d’anges », Jacob, alors employé
chez son beau-père Laban, avait reçu le message divin de «
retourner » au pays de ses pères.
L’apparition
de Jésus
Après
l’apparition des anges, a lieu celle de Jésus :
Matthieu. 1, 9-10 : « Et voici que Jésus vint au-devant d’elles
et leur dit : ‘Salut’. Elles, s’avançant, lui saisirent
les pieds et se prosternèrent devant lui Alors Jésus leur
dît : ‘Soyez sans crainte. Allez annoncer à mes frères
qu’ils doivent s’en aller en Galilée, c’est là
qu’ils me verront’. »
Marc, 16, 9-10 : « Ressuscité le matin, le premier jour de
la semaine, il apparut d’abord à Marie la Magdaléenne
dont il avait chassé sept démons. Celle-ci partit l’annoncer
à ceux qui avaient été avec lui. »
L’Evangile de Luc ne mentionne pas d’apparition de Jésus
le matin, la réservant au soir de Pâques.
Alors que, d’après Matthieu, Jésus est apparu au groupe
de femmes, Marc réserve la première apparition à la
seule Marie de Magdala, au matin de ce premier jour de la semaine qui, dans
la tradition juive, ouvre l’ère messianique.
L’Evangile
de Jean privilégie de même Marie de Magdala. C’est à
elle que sont adressées les premières paroles de Jésus
ressuscité : Les anges viennent de lui dire : « Femme, pourquoi
pleures-tu ? »
« Elle leur dit : ‘C’est qu’on a enlevé mon
Seigneur et je ne sais où on l’a mis.’ » Ayant
dit cela, elle se retourna en arrière, et elle voit Jésus
qui se tenait là. Mais elle ne savait pas que c’était
Jésus. Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu
? Que cherches-tu ? » Elle, pensant que c’était le jardinier,
lui dit : « Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté,
dis-moi où tu l’as mis, et moi Je l’enlèverai.
» Jésus lui dit : « Mariam. » Se retournant elle
lui dit en hébreu : ‘Rabbouni’, c’est à
dire ‘Maître’. Jésus lui dit : « Cesse de
me toucher », car Je ne suis pas encore monté vers le Père,
mais va-t’en vers mes frères et dis-leur : « Je monte
vers mon Père et votre Père vers mon Dieu et votre Dieu ».
Vient Marie la Magdaléenne. qui annonce aux disciples : « J’ai
vu le Seigneur et voilà ce qu’il m’a dit » (Jean,
20, 13 18).
Les anges avaient demandé à Marie Madeleine : « Pourquoi
pleures-tu ? » Jésus ajoute : « Qui cherches-tu. »
Les deux pronoms’quoi’ et ‘qui’, en grec ti et tis,
l’un neutre, l’autre masculin, correspondent à l’hébreu
mah et mi. Ce sont, dans la Kabbale, deux attributs divins, mah est la sefira
Hokhma, la Sagesse, le Père, mi la sefira Bina, le Discernement,
la Mère. Elles s’unissent en la sefira Tiferet, le fils, l’époux,
le saint, beni soit-il. L’Epouse est la Sefira Malkhut, la Reine,
la Fille. Ce jeu du ‘qui’ et du ‘quoi’ est familier
à St Jean. On le retrouve quand les Juifs s’enquièrent
de l’identité de Jean-Baptiste (I, 22) et de celle de Jésus
(8, 25).
Ici
Jésus a l’apparence d’un Jardinier. L’iconographie
le représente en face de Madeleine, tenant une bêche dont la
partie inférieure pénètre en terre et celle d’en
haut porte une banderole avec les paroles qu’il adresse. L’image
est la même que celle de St Georges avec sa lance, le nom de Georges,
en grec geôrgos, signifiant « celui qui travaille la terre,
qui agit sur la terre ». Claude Gaignebet fait remarquer qu’ici
Jésus a les attributs de Caïn qui était cultivateur,
alors que, dans sa Passion, il portait l’image d’Abel le pasteur.
Mais, à vrai dire, déjà Noé était appelé
cultivateur, « époux de la terre », ish adamah (Gen.
9, 20) et Adam, dès sa formation, avait été mis dans
un Jardin où il fut plongé dans un profond sommeil. C’est
de ce sommeil qu’est sortie la femme. La scène décrite
par St Jean évoque celle de la Genèse, avec le face-à-face
de l’Homme se relevant du sommeil et de la Femme qu’il trouve
devant lui.
On
a pu voir une inclusion dans le Jeu du ‘qui’ et du ‘quoi’.
Il s’en ajoute une autre dans la répétition du ‘retournement’
de Marie de Magdala. Elle s’était ‘retournée en
arrière’ pour voir Jésus et elle se retourne quand Jésus
l’appelle par son nom. Or, au début de l’Evangile de
Jean, quand, après l’interrogation sur Jean-Baptiste mentionnée
plus haut, Jésus "se retourne" pour voir les deux disciples
qui le suivaient, il leur dit : « Que (grec ti) cherchez-vous ? »,
expression complémentaire de celle de Jésus à Marie
: « Qui (grec tis) cherches-tu ? »
Jésus lui dit : ‘Mariam’. Auparavant Jésus s’adressant
à Marie de Magdala avait employé la même désignation
que les anges : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » ‘Femme’,
c’est, en hébreu ishah, formé des lettres alef (voyelle
‘I’), shin, hé. Ishah est le premier mot que prononça
Adam quand il eut devant lui une partenaire, mot formé de lui-même,
ish : alef (voyelle ‘i’), iod, shin, le iod qui vaut 10 se dédoublant
pour donner le hé = 5. C’est pourquoi Rachi fait observer,
à cette occasion, que « le monde a été créé
avec la langue sainte ». Cette fois-ci Jésus lui donne le nom
de Mariam. Ishah était ‘l’épouse’, Mariam
est le nom de la mère de Jésus, en hébreu Miryam, mot
qui contient le M initial, ouvert dans l’écriture hébraïque
et pour cela, symbole de l’Epouse, Malkhut, la dernière sefïra
tandis que le M final est formé comme Bina la Mère «
dont les voies sont cachée » (Zohar. 111, 66 b). Il en est
de même de la lettre N (nun en hébreu) dont on a vu qu’elle
signifiait le ‘poisson’. Le Zohar (I, 50 b) commente ainsi les
« deux maisons d’Israël » d’Isaïe 8, 14
: « La première est suprême, enfermement, l’autre
se dévoile davantage. » II cloute que leurs relations entre
elles sont comme la ‘grande voix’, qôl gadol, la ‘voix
de Jacob’, audible seulement lorsqu’elle est sortie de la voix
qui ne l’est pas. C’est cette « voix de Jacob »
qui exprima le nom ‘Mariant’ pénétrant, chez Marie
de Magdala, Jusqu’au plus profond de son être. Denys le Chartreux,
dans son commentaire sur St Jean, dit à ce sujet :
«
Marie sentit avec quelle affection et douceur Jésus lui dit : ‘Marie’,
et sitôt qu’elle entendit ce nom et connut le maître,
toutes ses entrailles s’émurent et son âme aussi se liquéfia
à la parole de l’aimé et sa douleur suprême se
changea soudain en joie Ineffable. »
«
Elle, se retournant, lui dit en hébreu : Rabbouni, c’est-à-dire
Maître. Jésus lui dit : ‘Cesse de me toucher (ou ‘saisir’,
ou ‘retenir’).’ »
Comment Interpréter le terme "se retournant", puisque Marie
doit alors faire face à Jésus qui lui parle ? La suite du
texte l’explique. Marie a dû se prosterner devant Jésus,
comme il est dit, dans Matthieu 26, 9, que l’ont fait les femmes «
qui s’avançant, lui saisirent les pieds et se prosternèrent
devant lui ». Mais dans l’Evangile de Matthieu ? Jésus
venait de loin, tandis qu’ici Marie suppliait Jésus ? Donc
se trouvait tout près de lui. Pour se prosterner, elle a dû
faire nécessairement un mouvement en arrière et de côté,
afin de lui saisir les pieds. Un tel geste a été plusieurs
fois mentionné dans l’Evangile : de la part de la pécheresse
de Luc, de la part également de Marie, au banquet de Béthanie.
Il s’agissait de femmes que la critique actuelle n’identifie
pas avec Marie de Magdala.
Marie lui dit : Rabbounl, ‘mon Maître’ et c’est
alors que Jésus lui dit de ne plus le toucher La terminaison ‘i’,
en hébreu, désigne le possessif. Marie veut posséder
pour elle son Maître et celui-ci l’invite a se détacher
encore et à remonter après la descente en entraînant
les autres avec elle.
Après
avoir dit à Marie : « Je ne suis pas encore monté, comme
s’il voulait l’attendre, comme s’il voulait dire :
Ne me retiens pas car je ne peux encore te faire monter avec moi, Jésus
ajoute : Dis à mes frères : ‘Je monte vers mon Père
et votre Père, mon Dieu et votre Dieu’. »
Jésus s’était adressé à Marie avec la
« voix de Jacob », la voix de celui qui avait vu les anges
monter et descendre sur l’échelle, image que Jésus avait
reprise pour lui au début de l’Evangile de Jean : « Vous
verrez les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l’Homme
» (l, 51) ; Marie reçoit la première vision de l’Ascension
et Jésus l’associe à cette ascension qui se produit
dans son être à lui et dans celui de Marie, car son Père
est aussi le sien et son Dieu est aussi son Dieu.
Pour
la fête de l’Ascension, l’ancien bréviaire Romain
cite, aux 2° et 3° Nocturnes, des extraits des homélies des
papes Léon et Grégoire qui, toutes deux, interprètent
l’Ascension de Jésus comme la montée à travers
des états angéliques et St Léon l’associe à
celle du fidèle, « Car I’Ascension du Christ, dit-il
est notre avancement (provectio), et là où a précédé
la gloire de la tête, il y a l’appel de l’espoir pour
le corps. Aujourd’hui non seulement nous avons été établis
dans la possession du Paradis, mais encore nous avons pénétré
les hauteurs des cieux dans le Christ. »
En invitant Marie à ne pas retenir ses pieds, Jésus fait de
Marie l’annonciatrice de son ascension, de ce processus qu’il
met en mouvement dans le coeur de ses disciples, et d’abord dans celui
de la messagère. Cela n’est-il pas dans la destinée
de celle qui est dite Marie de Magdala, c’est-à-dire de la
‘tour’, comme aussi de l’autre Marie, celle du Magnificat,
‘magnifiant’ le Seigneur, en hébreu tegadel mot dérivé
de la même racine que Magdala ?
Jacques
Bonnet
Extrait de son ouvrage « Marie-Madeleine et son mystère »
Avec son aimable autorisation.