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| Encore un p’tit verre, monsieur l’abbé ? |
Abondance
de bien sur un abbé
Une
fois ses constructions faites, l’abbé Saunière s’installe
dans son confort et aménage son domaine et sa villa. Dans cette dernière,
les meubles et les décors sont choisis avec faste et opulence, de
même manière que les tapisseries, boiseries et luminaires.
Ce seront ensuite les vaisselles, services de tables et éclairages,
qui arrivent souvent de fournisseurs éloignés et réputés
pour la qualité de leurs produits. A l’extérieur, la
tour Magdala s’emplit d’ouvrages et collections, et les jardins
se dessinent en recevant des plantations exceptionnelles… En même
temps, Marie Denarnaud se pare de luxueuses toilettes et bijoux provenant
de fournisseurs en vogue à Paris. La table et les réceptions
de l’abbé sont de la même qualité, et nombreux
sont ses hôtes qui s’en régalent en soulignant la chaleur
et l’étonnante qualité de l’accueil.
Vers 1910, comme le souligne Jean-Luc Robin, Saunière dépense
sans quasiment compter. Ici, c’est l’établissement Noubel,
de Carcassonne, qui reçoit pour 2000 francs de l’époque
(soit 30.000 euros) une commande pour des collections philatéliques
et décoratives… pendant que Faraco (Carcassonne), spécialisé
en orfèvrerie, bijouterie et ornements religieux, se met aux ordres
de notre dispendieux abbé. Pour Marie, cette année-là,
ce sont des vêtements et parures en provenance de la Samaritaine (Paris)
qui arrivent à concurrence de 12 000 de nos euros !
Si le décor semble avoir une grande importance aux yeux de l’abbé
Saunière, il en est tout autant de la qualité des mets et
spiritueux qui emplissent services de table et verrerie (dont une série
est fabriquée pour ‘tinter’ l’Ave Maria en la heurtant
avec délicatesse).
Quand
un abbé remplit son verre
Et
ces verres fins reçoivent sans discontinuer des vins, des flots de
vins tous plus subtils les uns que les autres. Et Jean-Luc Robin de continuer
la surprenante liste des alcools rejoignant les déjà importantes
réserves du prêtre qui semble apprécier immodérément
les boissons fortes… mais fines.
On retrouve, selon cet auteur des mieux documentés et une autre source,
des quantités à faire pâlir une cave de prince, comme
on peut le constater : plus de 30 litres de vin blanc millésimé,
tout autant de Malvoisie, Banyuls, muscat et quinquina… Puis ce sont
les produits nettement plus sophistiqués comme près d’une
centaine de litres de rhum de réputation irréprochable. Plusieurs
factures présentent encore une centaine de litres de Bénédictine,
Kirsch et Mirabelle, Get et surtout d’une liqueur dont Saunière
semble particulièrement friand : la Micheline.
Si les autres spiritueux nous sont connus, ce dernier est plus discret et
moins à l’honneur, sauf évidemment dans les verres de
l’abbé qui en est grand amateur et consommateur. Aucun ténor
en ‘RLCéisme’ ne semble avoir eu de l’attention
pour ce détail éthylique qui n’a sans doute aucun lien
direct avec les fond et forme de l’énigme… à moins
que ???
Une
Micheline pour l’abbé
La
Micheline, nous la pensions irrémédiablement oubliée
et passée à la trappe des amateurs d’élixirs
et produits de fine composition ! Pourtant, nous en avons recherché
la trace et la mémoire pour enfin la retrouver à Carcassonne,
sur les rayons d’un liquoriste hors pair, de la bouche duquel nous
avons pu tout apprendre sur ce mystérieux liquide si cher à
Bérenger Saunière.
C’est dans un faubourg de Carcassonne qu’une partie de notre
voyage dans le temps, à la suite de ce fin gourmet, se termine, devant
un établissement qu’aurait pu fréquenter notre homme.
L’intérieur est à la hauteur de notre attente et, en
poussant l’huis, on bascule dans une officine à la limite de
l’irréel, où l’on plonge avec émerveillement.
Dans des casiers d’un autre temps, disposés avec goût,
sont soigneusement rangés de multiples flacons et bouteilles de liqueurs
colorées, aux formes et étiquettes de la richesse d’un
autre monde… de cette époque où le goût et le
‘savoir savourer le temps’ étaient de mise et du même
bon ton que celui d’un abbé prenant sa revanche sur la mauvaise
fortune de son enfance…
Cette Micheline, qu’il commandait par dizaines de bouteilles, lui
était primitivement conseillée par un de ses amis, un certain
Jacques Sabatier, frère de Michel Sabatier, fondateur d’une
distillerie dont la notoriété, en 1885, fut assurée
par la fameuse Micheline à la couleur d’or pâle, ainsi
que par l’Or-Kina, un vin savoureusement doux, fruité et délicat.
Les deux hommes se distinguent alors parmi les meilleures personnalités
de la région et s’illustrent dans le milieu culturel par leurs
relations artistiques et leur mécénat.
Les aléas de la vie commerciale font que ce sont les établissements
Cabanel qui deviennent propriétaires du secret de fabrication de
ces liqueurs et vins dont ils perpétuent encore aujourd’hui
la production, avec autant de savoir-faire et tour de main qu’à
son origine.
Cette origine, il est utile d’en faire mention à présent
car elle a de quoi nous surprendre, encore que nous pourrions, à
juste titre, nous demander ce qui peut bien ne pas être surprenant
dans l’affaire de l’abbé Bérenger Saunière…
curé de Rennes-le-Château !
Voyage
dans le temps de la Micheline
A
cet instant, notre voyage dans le temps s’accélère car
il nous propulse d’un seul bond au 4ème siècle, à
l’époque des Wisigoths et plus particulièrement auprès
d’un certain Michelin Boardo. L’homme est un chercheur d’infini
dont il situe les limites dans le monde végétal d’où
il compte bien revenir avec le secret de la longévité. On
ne sait s’il put vivre son rêve. Toujours est-il qu’il
finit par trouver de telles propriétés dans certaines plantes
qu’après de subtils mélanges, distillations et macérations,
il obtint une liqueur aux vertus merveilleuses. Le résultat fut si
étonnant que de fort loin on venait « chercher chez lui le
philtre enchanteur »… nous assure la chronique. Cette dernière
ne nous dit pas si Michelin applique sur lui la fabuleuse panacée,
ou si, lassé par les vaines grandeurs du monde, il décide
de le quitter après lui avoir fait le don de son élixir. Le
génial spagiriste tire-t-il sa révérence en mourant
de sa belle mort ou en quittant la région ? On ne le sait pas. Par
contre, ses héritiers poursuivent assidument la quête de la
potion d’immortalité bien entamée par leur parent, et
s’orientent vers ‘l’Or Potable’, aidés en
cela, nous dit-on, par de doctes ‘savants arabes’. De ces travaux
de laboratoire alchimique naît enfin une liqueur finale… une
divine liqueur qui prend le nom de Micheline en mémoire de celui
qui en fut à l’origine. Peut-être Michelin entrait-il
enfin dans l’immortalité grâce à cette subtile
et délicieuse panacée qui désormais emportait son prénom
dans un voyage de près de sept cents ans sur de prestigieuses tables…
Les époques wisigothes sont troubles et font place rapidement au
déroulement d’autres temps jusqu’au IXe siècle.
A ce moment, la liqueur est toujours présente et appréciée
alors qu’un autre Michelin, descendant de Boardo, donne à cet
or pâle, liquide et délicieux, un renouveau en fondant une
officine dans la cité même de Carcassonne « entre la
Tour du Moulin et celle de Saint Nazaire ». Puis c’est un long
silence dans lequel s’estompent la Micheline et ses fabricants. Malgré
tout, la chronique nous dit encore que l’oubli ne fut pas complet
puisque la mémoire populaire se chargea de transmettre la réputation
de l’élixir au long « d’une mélopée
antique, chantée par les bergers de Pech-Marie et d’Alaric,
où il est question d’un Boardo qui possédait un secret
guérissant les malades et ranimant les mourants ».
La
reine des liqueurs
C’est
de la poussière, couleur de temps, qu’en 1856 sort la dernière
remontée de la Micheline. Au cours de recherches dans les archives
de la Tour de l’Inquisition, curieusement, on découvre un «
coffret d’argent à peine oxydé par le temps, renfermant
un parchemin jauni déchiffré avec peine par les archéologues.
C’était la recette de l’incomparable Micheline ».
On croit rêver !
Curieusement, c’est un certain Michel Sabatier (Limoux 1851 –
Carcassonne 1918), agent des impôts, qui récupère soit
le précieux document, soit en prend une copie complète. Ce
retour au grand jour est la dernière résurgence de la liqueur
magique. Cet ancien fonctionnaire installe une distillerie à Carcassonne
en 1885 et produit, avec un étonnant succès, la Micheline,
l’Or-Kina et le Néol. La réputation est telle que lors
de l’Exposition Universelle de Paris, en 1900, l’élixir
est officiellement appelé ‘Reine des Liqueurs’ car il
est dit qu’elle est « la seule qui flatte le palais et remplit
la bouche de délice ».
Nous avons eu la chance et le privilège, ce jour où nous étions
sur place, de pouvoir visiter, non seulement le magasin, sa réserve,
mais encore et surtout le laboratoire où se produit l’alchimique
évolution faisant de l’intime alliance des plantes et épices
ce liquide aux vertus légendaires.
Bien entendu, nous avons pu déguster cette Micheline, l’Or-Kina
et en apprécier toute les fines saveurs qui n’en finissent
pas de s’exprimer pour notre plus grand plaisir.
L’abbé
Saunière et le pourquoi de la Micheline…
Et,
à ce stade, il nous faut bien revenir à l’abbé
Bérenger Saunière, dont la gourmandise nous a conduit jusqu’ici
! On peut se demander, à juste titre, si ce n’est que l’aspect
de cette liqueur digestive qui séduit notre guide de si grande manière.
Pourquoi pas lorsqu’on connaît ses goûts devenus immodérés
en matière d’alcool… à moins qu’il ne lui
accorde d’autres bénéfices ou pouvoirs. Le terme pouvoirs,
dans cette hypothèse, n’est peut-être pas un vain mot,
puisqu’à son origine cette préparation est censée
apporter la longévité et réduire de nombreux maux.
Peut-être ce curé, perdu aux confins du Razès, y entendit-il
cette mélopée oubliée contant les vertus, à
la limite du miracle, provenant d’un « secret guérissant
les malades et ranimant les mourants » ? Pourquoi pas, quand on sait
les nombreuses facettes de l’intérêt de Saunière
pour le monde des pouvoirs empiriques ou ésotériques, qu’ils
soient du domaine religieux ou… de celui de l’inconnu ou issus
des énigmes du royaume des morts ? Mais ce n’est peut-être
pas encore tout, car on peut aussi imaginer que le fait que cette liqueur
miraculeuse ait prit naissance des expériences alchimiques d’un
Michelin Boardo, aux époques wisigothes, a suscité d’autres
intérêts, précisément par ce double aspect ‘chimique’
et wisigoth… et pourquoi pas, après tout ? Ensuite, on peut
se demander quelles sont les raisons ayant conduit le parchemin contenant
la précieuse recette jusque dans un recoin de la Tour de l’Inquisition.
Peut-on imaginer que les si sympathiques moines de cet Ordre, se consacrant
sans ménagement au bien-être spirituel et matériel des
ouailles de notre très sainte mère l’Eglise, se soient
adonnés aux effets des alcools et liqueurs apaisantes et revigorantes.
Restons sérieux… car si ce parchemin atterrit en ce lieu de
sinistre mémoire, c’est peut-être aussi en raison de
craintes qu’il ne comporte quelques aspects ‘sulfureux’,
ou formules maquillées, mettant en liaison le fabricant, et surtout
le ‘patient’, avec des régions de l’Esprit ou des
états que la morale religieuse d’alors réprouvait d’ignoble
façon… On peut tout imaginer en fonction du fait que le silence
s’abattant sur la Micheline pouvait correspondre avec la mise sous
séquestre de l’énigmatique parchemin, en soulignant
l’étrange analogie avec l’histoire de celui à
l’origine de la liqueur verte (et jaune !) des Pères chartreux,
eux-mêmes si attentifs et généreux pour Saunière…
Pour Saunière, de nombreuses choses sont sans doute à la base
de cette fringale immodérée pour ce renommé ‘spiritueux’.
Parmi toutes celles-ci, il n’est pas impossible de chercher autre
chose que les effets soporifiques et lénifiants de l’alcool,
comme de nombreux auteurs le prétendent en prétextant, assez
sommairement, que les ennuis causés par les questions pressantes
de son évêque l’ont poussé à chercher la
fuite dans les effluves éthyliques. L’abbé montra de
nombreux fois qu’il était en mesure de se retourner contre
la meute de ses ‘inquisiteurs’ et de se défendre sans
sombrer dans les ravages de l’alcoolisme.
Nous ne saurons sans doute jamais le fin mot de cette passion entre cet
homme et la Micheline, et peut-être est-ce mieux ainsi…
A
propos des établissements Cabanel
La
production de la distillerie Sabatier a été reprise vers 1900
par les établissements Cabanel qui s’installent en 1904 au
72, allée d’Iéna à Carcassonne, là où
on se rend encore aujourd’hui. Les locaux sont classés au Patrimoine
Industriel de l’Aude et sont tels qu’ils étaient à
l’origine.
Malgré notre arrivée imprévue, nous avons été
particulièrement bien accueillis et avons pu visiter les bâtiments,
le laboratoire où rien n’a changé, surtout pas le matériel
en cuivre où se produit cette liquide alchimie (sauf le respect des
nouvelles normes en la matière), la cave de stockage aux fûts
centenaires mûrissant lentement la Micheline, l’Or Kina et autres
merveilles élaborées ici selon les méthodes ancestrales.
Notre hôte nous a également montré l’étiquette
ainsi que le flacon d’origine (plus commercialisé en raison
des difficultés à le reproduire en série) tel que l’a
tenu Saunière entre ses mains.
Nous ne saurions qu’inviter nos lecteurs et adhérents à
entreprendre ce voyage sur les pas… et les verres à liqueur…
de l’abbé Saunière et retrouver dans ce temple des spiritueux
le dernier authentique témoin de sa passion pour une liqueur que
nous pouvons savourer et apprécier tout autant que lui…
Toute notre gratitude, et notre reconnaissance, à Marie-Ange et Jean-Marc,
maîtres des lieux, pour leur patience à nous guider et nous
affranchir sur les délicieux secrets de leur art, et pour ce voyage
immobile, à travers les siècles, de Carcassonne à la
table de l’abbé Bérenger Saunière, curé
à Rennes-le-Château.
André
Douzet