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Société Périllos ©

Le puits oublié

 

Aujourd’hui en visitant le sanctuaire de Notre-Dame de Marceille, il est difficile d’imaginer que dans la nef se trouvait un puits profond, toujours en eaux… Par ailleurs, les ouvrages récents, ou guides du visiteur, ne font pratiquement plus état de l’existence de cet ouvrage, pour le moins insolite, dans ce lieu de prière. Le dernier document, à notre connaissance, qui en donne mention, est encore celui du Révérend Père G. Migault, en date de mai 1962.

Description

Ce puits se trouvait du côté opposé au porche d’entrée dans l’église. D’après une étude très techniquement complète du professeur P. Verdeil (faculté des Sciences de Montpellier) nous avons un peu plus de détails sur ce curieux puisard dans un tel édifice.
Pour un diamètre intérieur régulier de 1,60m, la profondeur est proche de 8,50m, avec une hauteur d’eau semblant constante, d’environ 0,80m.
L’ouvrage est creusé dans une ‘molasse’ composée de lits de graviers, de sable et de pouddingues. Sur une hauteur de 7,65m le chemisage est réalisé à base de galets de rivière assemblés sans mortier apparent, le reste de la base est laissé sans appareillage afin de laisser libre l’arrivée de la nappe d’eau.
Un blocage d’environ 1,00m. d’épaisseur assure la tenue du sol natif au parement de galets. On note aussi que le fond du puits, creusé dans la ‘molasse acquifère’, est de forme conique inversée autorisant ainsi de récupérer de l’eau jusqu’à épuisement complet de la réserve.

…Il devait être là

Il est de toute évidence que l’emplacement de ce ‘puisard’ défie toute logique. A peine plus loin, en allant vers le sud, il était possible d’obtenir de plus grandes quantités d’eaux souterraines. La maîtrise des puisatiers et fontainiers médiévaux (et antiques !) ne pouvait autoriser une telle erreur dans le choix de l’emplacement.
On devine, facilement, que ce choix pourrait être motivé impérativement par une ou plusieurs nécessités :
D’abord un captage d’eau à fin de constructions, agricoles ou alimentaires.
Ensuite une prise d’eau à ce point précis pour une raison obscure, et jamais avouée…
Soit, enfin, de forer un puits ici afin d’avoir, par exemple, un régulateur de débit… à seule fin de ne pas immerger des galeries souterraines par exemple ! Peut-être même plusieurs raisons allaient-elles de mise ?
Quoiqu’il en soit, il y avait nécessité, avouée ou non, d’avoir ce puits ici et non ailleurs. M. P. Verdeil émet l’hypothèse intéressante de l’existence à cet endroit d’un camp romain (ou du temple primitif à Mars?), dont l’emplacement se justifiait pour des raisons stratégiques évidentes, sans pour autant qu’il ne s’agisse d’une ‘Villa romaine’ en raison de la trop faible production d’eau pour une exploitation agricole ou autre. Par contre cette quantité régulière d’eau pouvait se montrer suffisante pour les besoins d’une petite garnison ou des ablutions rituelles liées au culte d’un petit temple…
La forme conique du fond de puisage serait la preuve d’une réoccupation arabe du site, au moment des troubles de conquête de la région. En effet ce genre de détail hydraulique se retrouve fréquemment en Afrique du Nord.

Le puits dans une dépiction antique

L’état du puits sera conservé comme tel et plus tard une margelle sera ajoutée à l’appareillage.
Nous souhaitons ajouter un autre détail technique qui manque à l’étude remarquable de M. Verdeil. Il s’agit de la coloration de l’eau permettant de trouver où celle-ci se déverse depuis un point, le puits en l’occurrence pour nous. Nous savons que l’expérience fut faite, au début du siècle, avec un colorant inoffensif, utilisé pour les rivières souterraines, en spéléologie. Le résultat est assez surprenant pour être précisé ici : on ne retrouva jamais la moindre trace de ce colorant nulle part en contrebas des bâtiments ni plus bas vers la rivière… Mais le produit légèrement phosphorescent fut retrouvé sourdant dans un chemin bien plus en aval d’un axe d’écoulement imaginaire et à mi-pente de la colline… en un lieu où on supposait ( Paulan Curto 1826) un hypothétique autre puits, mais auréolé celui-ci, d’une légende invérifiable. En ce cas peut-être est-il bien de considérer le vieux dicton populaire qui veut « qu’il n’y ait pas de fumée sans feu »…

Ayez confiance et vous serez guéris

Mais revenons à notre puits dans la nef de l’église.
Là encore il s’agirait d’un puits miraculeux dont l’eau, autrefois, avait une réputation de panacée universelle… La tradition rapporterait même que ce liquide merveilleux pouvait venir à bout de tous les maux et une inscription au-dessus du puits le précisait sentencieusement :
« OMNIS QUI BIDIT BANC AQUAM SI FIDEM ADDIT, SALVUS ERIT. » … De cette sentence, nous ne savons ni la date, ni ce qu’elle est devenue. A notre connaissance seul le fameux ‘Hommage’ au Baron Podenas en fait état avec un peu d’ironie.
Concernant le débit d’eau, Pierre Verdeil estime la quantité guère importante : 2200 litres/jour au maximum et à peine 68 litres/jour au minimum, donc un débit inconstant. C’est une observation étonnante si on considère qu’à la fin du 19e S., l’eau aurait été si abondante qu’elle ‘jaillissait’ littéralement, au moyen d’une pompe, dans les locaux des chapelains… écrit l’abbé Th. Lasserre à un certain abbé Boudet ! C’est encore lui qui donne une autre inscription latine qui, cette fois, était gravée sur la margelle même de l’ouvrage :
« Hic puteus, fons signatus ; parit unda salutem. Aeger, junge fidem : sic bibe, sanus eris » Ce qui se traduirait, selon Lasserre, par :
« Ce puits rappelle la fontaine scellée. Son eau limpide possède la vertu de guérir. Malades, ayez confiance : buvez de cette eau et vous serez guéris». Guéris… sans doute, mais de quoi ?
L’abbé ajoute aussitôt que la légende très pieuse s’avère hélas sans aucun fondement. D’après lui, malgré de longues recherches, jamais il n’y eut ici le plus petit miracle dû à cette eau !

Une fonction inexpliquée

Ensuite il précise que ce puits se trouvait primitivement creusé à l’extérieur et contre la chapelle romane. A l’agrandissement de l’église actuelle on incorpora l’ouvrage dans l’enceinte où il fut conservé pieusement.
Toutes ces remarques méritent quelques petites réflexions. Elles ont le sens religieux qui convient à ce sujet et pourraient être tout à fait anodines dans le contexte. Mais… si l’on y revient ponctuellement plusieurs détails ne ‘collent’ pas à ce bel ensemble religieux et lénifiant :
- D’abord comment admettre qu’on se soit donné la peine de graver, sur la margelle du puits, une invite à boire de cette eau pour guérir… si le malade s’aperçoit que rien de miraculeux ne vient intercéder contre son mal après avoir suivi ce pieux conseil lapidaire ?
La rumeur aurait très vite contredit cette sentence et la suspicion aurait fait le reste… ne doutons pas alors que les chanoines auraient vite fait supprimer le puits et son inscription. De plus, le site disposant de bien d’autres atouts miraculeux, il ne semble pas qu’il y ait eu besoin de rajouter ceux d’un puits… aux résultats incertains ! Il arrive un moment où en faire trop devient dangereux pour la crédibilité.

Où il est question d’une fontaine scellée

- Ensuite on ne sait que fort peu de choses sur la ‘chapelle romane primitive’. Comment expliquer que l’abbé Lasserre puisse être aussi affirmatif à propos d’éléments inconnus des historiens et autres religieux ? Il est obligé en ce cas d’avoir eu accès à des documents ou informations inaccessibles aux autres chercheurs de son temps et d’aujourd’hui… des documents que connaissait sans doute son ami, et collègue, l’abbé Boudet ! Un abbé Boudet qui fait souvent référence, lui-même, au passé très primitif de Notre-Dame de Marceille tout au long d’un ouvrage irritant sur le Cromlech de Rennes les Bains…
- Maintenant revenons sur notre texte de margelle. Il nous apprend, si l’on se penche dessus, que ce « puits rappelle la fontaine scellée »… sans nous préciser de quelle fontaine il s’agit ni pourquoi elle est scellée. Nous pouvons parfaitement supposer que ce puits, s’il est le rappel de ces détails, est de fait lui aussi scellé. Mais alors ‘scellé’ dans quel sens ? de l’entrée, de la sortie ? des deux ? et surtout quel secret est-il censé dissimuler sous son sceau?

Usage de la Langue ‘oiselée’

Allons plus avant et maintenant utilisons la ‘Langue symbolique’ verte ou oiselée :
Au 1er degré ‘scellé’ signifie forcément ‘fermé hermétiquement’, ‘clos solidement’. On ferme, en la matière, ou clos, que ce qui est devenu inutile ou doit être tenu dans le secret et défendu des attaques extérieures ou rester inaccessible, peut être encore en raison d’un danger.
Au 2ème degré ‘scellé’ explique aussi quelque chose de ‘marqué’, frappé d’une marque de repérage ou de propriété : d’un sceau ! Un document, par exemple, peut être ‘scellé’ sans être fermé matériellement, ou fermé en étant ‘scellé’, ou les deux !
Au 3ème degré il est intéressant de remarquer que ‘scellé’ vient du mot ‘scelle’ ou encore ‘scel’, mot venu du vieux français médiéval souvent utilisé en alchimie et illustrant le ‘Sel Phylosophique’ (SEL devient alors SCEL) ou encore l’emblème des ‘Phylosophes’ en la matière.
En ce cas ce mot attaché à un lieu permet de comprendre que des initiés y ont pratiqué l’Art Chymique et avec succès y pratiquèrent le Grand Œuvre… en accédant à ce que l’on appelle, en alchimie, la ‘Fontaine des Amoureux de Sciences’ ! Et puis enfin sceller quelque chose, n’est-ce pas le rendre hermétique ?… la science d’Alchimie n’est-elle pas déclarée la science d’Hermès, ou la pratique de l’Hermétisme dans sa plus belle extension ésotérique?…
Il reste un 4ème degré étant celui de l’héraldisme. Un blason est ‘scellé’ lorsqu’il est garanti de rester en son état et qu’il ne peut plus être modifié même pour raison héréditaire. Il est donc éternel et doit rester comme il était à son origine… à sa source si l’on peut dire!

La vérité sortirait-elle du puits ?

Enfin la fontaine est ici identifiée au puits ‘miraculeux’. Or, on sait qu’un dicton populaire affirme que « la vérité est au fond du puits »… et ce puits est réservé à ceux qui ‘savent’ la tradition , et sauront en tirer la lecture en clair du message sur la margelle.
L’initié sait, en se désaltérant à cette eau ‘scellée’, qu’il accède à la vérité mais aussi qu’il étanche sa soif de ‘savoir’. Ce qui est vrai ‘coule de source’, dit-on, et s’abreuver à cette source (ou puits) permettrait alors au ‘récipiendaire’ de ne jamais plus craindre l’attaque des maux dont le pire est toujours le doute… S’agirait-il encore d’une information, d’un rappel de ce passage de la Bible faisant mention d’une fontaine, d’un puits, où une femme est allée puiser de l’eau, une certaine Marie-Madeleine que nous retrouvons illustrée à Périllos… mais qui n’est pas Marie de Magdala qui, elle, n’usa pas d’eau pour se désaltérer mais d’un nard précieux répandu sur les pieds de Jésus…
La sentence de la margelle est précise, sans équivoque. Elle invite impérativement celui qui se penche sur elle, à balayer toutes ses interrogations: « Ayez confiance, buvez de cette eau et vous serez guéris ! ». S’il en était autrement l’Eglise aurait-elle permis que le puits reste dans la nef sans aucune utilité pour ‘ceux qui savent’, certainement pas.

L’eau de vie

La source miraculeuse, un autre puits d'eau a Notre-Dame de Marceille

Peut-être ce texte est-il l’ultime message laissé à des initiés très particuliers? Curieusement on ne parle plus de ce puits. Il eut été pourtant facile de le neutraliser afin d’éviter quelques accidents, tout en le laissant à la vue des fidèles comme un témoin nostalgique et sacré d’une foi qui ne sait plus se pencher sur l’onde pour calmer sa soif de ‘savoir hermétique’ (fermé) ?
Sommes-nous à l’emplacement d’une source Héraldique si importante qu’elle doive rester hermétiquement close au commun. D’ailleurs, si nous suivons la malice de la langue française, nous notons que pour ‘curer’ (curé ?) un puits, il faut y descendre, descendre au fond pour y enlever les souillures et retrouver l’eau pure et vive… donc vivante, vivifiante. Cette eau à l’origine de toutes vies et sans laquelle rien n’est possible, ni aucune création, ni aucune guérison.
En Alchimie, une certaine eau considérable, jalousement préparée, est appelée ‘Eau de Vie’. Oui mais alors… faut-il bien admettre, en ce cas, qu’il y aurait eu volonté de supprimer visuellement ce puits tout en le laissant ‘sommeiller’ dans un secret soigneusement gardé ? ‘Ceux’ qui auraient pu le condamner (l’Eglise ?) savaient, peut-être aussi, qu’il était l’élément de régulation indispensable à la circulation dans quelques souterrains du sous-sol de Notre-Dame de Marceille. Tout de même, n’oublions pas que deux inscriptions soulignaient les vertus bienfaisantes de ce puits… alors qu’aucun miracle jamais ne fut retenu… c’est un peu trop pour rien du tout ! ! !
De plus, quelque chose subissant les outrages du temps ou de toutes formes de destruction est dite ‘altérée’. Celui qui a soif , même et surtout symboliquement, est ‘altéré’ lui aussi. La seule manière de reconstituer ses forces aux sources de la vie, l’EAU, est de se ‘désaltérer’ en puisant largement cette unique possibilité. Est-ce, aussi, l’invite hermétique proposée par ce puits ?
Effectivement, il doit s’agir d’autre chose de bien plus secret qu’une promesse hypothétique de guérison. Nous avons vu qu’il reste des indices incontestables de l’existence de parties souterraines sous la nef de l’église et ses annexes. Cet ensemble pourrait bien n’être qu’une partie seulement d’un ensemble bien plus complexe qu’un simple caveau nobiliaire dont le puits, telle une tour inversée sur un échiquier obscur, est une des pièces majeures de bonne conservation.
Les temps sont passés, sans doute plus personne ne sachant ce que l’on peut attendre du puits, sa margelle en fut rasée avec son message et l’orifice ‘occulté’ par une lourde plaque métallique. L’emplacement n’en est même pas précisé dans les guides locaux. Tout doit-il donc définitivement être scellé dans cette affaire ?

André Douzet