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L'énigme de la grotte "Oursu"
L'éternel
duel
On a coutume de dire que trois lieux naturels sont propres
à représenter des sites sacrés : les cavernes, les points d'eau et les points
culminants. Jean-Paul Clébert ajoutait, en la matière, que ces endroits
se prêtent tout autant à l'évocation du sacré qu'à celui des forces obscures.
A bien y réfléchir, en effet, un site sacré puise très souvent les racines
de sa réputation dans de sombres conflits avec les artisans de la Voie Maléfique.
Combien de combats opposèrent les forces du bien et du mal pour la conquête
d'un point de haute importance, qu'il soit magique, tellurique ou cosmique
? Tous nos héros de légende, qu'ils soient guerriers, saints ou magiciens
ont toujours leur contre-partie dans les légions vouées aux forces ténébreuses
... Les uns ne se justifient, cela est bien connu, qu'en raison de l'existence
des autres. C'est ainsi que, lentement, l'Humanité a créé son fragile équilibre
mythique universel. Bien et Mal, clarté et obscurité, positif et négatif,
hauts et bas, tous ces opposés ne peuvent se mesurer, s'apprécier, en dehors
de cette intime complicité dans laquelle l'Homme évolue depuis ses plus
lointaines origines.
Les sites abritant ces dualités originelles, même s'ils témoignent souvent
du triomphe apparent du sacré, émaillent interminablement le folklore de
toutes les régions. Cependant, le plus souvent, chaque point se dissocie
des autres pour n'être seulement que grotte, point d'eau ou sommet. Les
terres de Périllos ne font pas exception à ce constat habituel et nous offrent
de nombreux sites individualisés de la sorte. Pourtant, l'antique territoire
se distingue en recelant, aux confins de ses chtoniennes entrailles, plusieurs
endroits admirables réunissant les trois représentations naturelles sous
forme de cavités en hauteur dans lesquelles sourd l'eau primordiale.
Oursu et Grande Ourse selon
l'abbé Laborie
C'est dans une de ces remarquables curiosités géologiques qu'une découverte fortuite eut lieu il y a plusieurs décennies, et ce dans l'indifférence générale. Ce site, aujourd'hui quasiment oublié, semble avoir été connu encore au XVIIe siècle, au moins d'un prêtre de Périllos, l'abbé Laborie. Nous ne saurons jamais si ce dernier était fasciné par le passé archéologique de sa paroisse ou seulement par quelque démarche purement mystique... Toujours est-il qu'il note plusieurs détails sur cet endroit semblant faire l'objet d'un périple processionnaire inhabituel, sans en préciser la raison.
La grotte était connue sous le nom d''Oursue'', ''Oursus''
ou encore ''Oursuv'' (le mot n'étant plus guère lisible sur le vieux document).
L'abbé Laborie, visiblement impressionné par le lieu, précise qu'on peut
contempler, dans cette ''cavelle'', une gravure qu'il considère comme une
curiosité antique remarquable et très respectable. Il s'agirait, d'après
lui, d'une gravure représentant la constellation de la Grande Ourse surmontant
l'illustration d'une ''coupe recipien de la saincte csène de nostre seygneur
Jésus'' ! Le méticuleux religieux prend soin de joindre un croquis représentant
cet ensemble. Certes ''la coupe'' est scrupuleusement dessinée avec, au
dessus, des points ''tachés'' schématisant grossièrement les étoiles composant
la ''Grande Ourse''...
Le
roman de Périllos...
Ce surprenant document appelle plusieurs remarques.
- La toponymie ''Oursu'' est-elle directement liée à ce tracé des étoiles
parfaitement visibles de ce point élevé... ou bien ce nom proviendrait-il
simplement d'ossements d'ours des cavernes retrouvés dans la grotte et considérés
comme d'étranges reliques?
- Le pays concerné est limitrophe de celui de l'antique Roussillon. Or,
le nom ''Urseolus'', ou encore ''Russeolus'' désigne celui des premiers
seigneurs de la contrée. Ces derniers avaient pour totem animalier l'Ours...
Plus tard ces mêmes seigneurs seront réputés avoir comme particularité physique
un abondant système pileux d'une couleur ''rousse'' caractéristique ; cette
générosité pilaire allait du reste jusqu'à leur faire une épaisse toison
dans le dos. De nombreuses légendes et récits merveilleux naîtront de cette
curieuse anomalie qui pourrait peut-être se trouver à la base des légendes
du fameux ''Jean de l'Ours'', si chères à ces contrées.
- N'oublions pas non plus la proximité des Pyrénées, et plus loin, à leurs
pieds, du pays de Tarascon d'Ariège. Ce pays est celui de Sabarthès dont
le blason est formé de deux ourses adossées à une coupe ailée souvent identifiée
à un Graal.
Armoirie du Sabarthès- Ajoutons que la ''Grande Ourse'' était également connue
sous le nom de ''Grand Chariot'' et plus curieusement sous le nom de ''constellation
d'Arthus''. Evidemment ''Arthus'' nous conduit au Roi Arthur, aux ''Romans
de la Table Ronde'' et logiquement à la queste mystérieuse de la coupe sacrée
du Graal.
Nous savons que Ramon de Périllos, conseiller du roi catalan Juan Ier, suite
au décès douteux de son souverain, a effectué le pèlerinage périlleux du
''Puits St Patrick'' en Irlande... Dont il est revenu sain, sauf et lavé
de tous soupçons. Ramon avait fait consigner toutes les péripéties et ''visions
religieuses'' ramenées de ce périple qui a toutes les apparences d'un cycle
initiatique. Par ce document (Bibliothèque de Barcelone) nous apprenons
que Ramon, fasciné par les événements liés aux aventures chevaleresques
de la queste du Graal, a visité, tout au long de son aventure, les églises
réputées détenir quelques reliques de preux chevaliers aussi mystiques que
légendaires.
Il serait facile de faire un lien entre tous ces détails pour le moins surprenants. Certes, les ''taches'' du croquis de l'abbé ''Laborie curé depérillos'' peuvent effectivement être la représentation (schématique) des étoiles de la ''Grande Ourse''. Il est également vrai que cette grotte avait pour nom ''Oursu''... Encore, notoire que les de Périllos vouaient un culte fasciné aux ''Romans d'Arthus''. Mais hélas, si l'on regarde attentivement le relevé du calice, rien ne permet d'évaluer l'époque où cette gravure fut exécutée. Cependant, on notera l'intérêt prononcé de cette famille oubliée pour tout ce qui concerne les cavités aux pouvoirs mystiques, magiques ou symboliques : le pèlerinage au Puits St Patrick, les cryptes visitées au long de ce périple, les grottes sacrées de l'île de Malte, les sous-sols d'Avignon, les cavernes du pape Pedro de Luna ... et surtout celles de leur propre domaine... A cela s'ajoute le culte rendu à Sainte Barbe, patronne des mineurs, imposée comme protectrice du territoire des Périllos. Etait-il possible de faire plus ? Oui sans doute, et de manière astucieuse : à ce culte exagéré à l'extrême des lieux souterrains, les antiques seigneurs apportèrent une contrepartie, capable d'assurer harmonieusement cet équilibre instable. Ainsi la protection des terres de Périllos fut également répartie entre la patronne des mineurs et le maître incontesté des sommets et des foudres célestes : l'archange Saint Michel terrassant le dragon des profondeurs épouvantables... En haut, dans le village, Saint Michel archange veille sur la sommité et le donjon... pendant qu'en bas, dans le vallon, la seule chapelle de tout le territoire est sous le vocable souterrain de Sainte Barbe !
Mais revenons, à présent, dans notre grotte ''Oursu''. On ignore tout des motifs qui furent à l'origine de la procession occasionnelle menée vers ce lieu souterrain. Si un culte avait été célébré de façon régulière, les curés du lieu en auraient laissé des écrits, une tradition, des vestiges (calvaire, oratoire ou chemin de croix)... Et la tourmente révolutionnaire a emporté jusqu'au souvenir de ce lieu. Ce fut un vieux berger qui accidentellement retrouva la cavité. Y ayant perdu un animal, il décida, sur place, de l'ensevelir. C'est en creusant une fosse, pour enfouir la dépouille, qu'il mit à jour plusieurs objets anciens et débris d'ossements. Sa triste besogne accomplie, notre homme, ayant ramassé les objets, mais laissé les os pour lui inintéressants, s'en est allé avec ses ''souvenirs''... Accident banal, incident ''mineur'' dans la vie d'un homme sans histoire...

La chance voulut que nous puissions rencontrer un descendant de ce personnage. Sans enfant, le berger avait raconté à son lointain neveu, venu le visiter au fond d'un asile pour vieillards, les détails de sa vie de pauvre journalier... Chronique émouvante d'un homme ne sachant pratiquement ni lire ni écrire, mais attentif observateur de la nature. La tombe de son fidèle compagnon de solitude... son chien... il s'en souvenait à jamais. S'accrochant à ce neveu qui le sortait, au fil de trop rares visites, de son oubli désespéré, il avait donné un vague récit pour situer la grotte-tombeau... dont il ignorait le nom , ''la grotte Oursu''. Entre lui et le père Laborie il n'y avait rien... rien qu'une infime parcelle d'espace couleur de poussière du temps. L'un y conduisait religieusement une obscure et discrète procession et l'autre y ensevelit son ami chien. Le devoir de mémoire de deux hommes que le Temps séparait à jamais s'y rejoignait dans l'intimité de deux ''fois'' aux motifs radicalement différents...
L'étrange
statuette
Ce qui nous fut permis de contempler est assez extraordinaire.
Parmi plusieurs tessons de poteries et quelques vestiges métalliques se
distinguaient une sorte de récipient en terre grise et une petite statuette.
Cette dernière, anthropomorphe, est sans tête ni pieds, ces parties, cassées
ou dispersées, n'ayant visiblement pas été retrouvées.
Elle représente une forme nue, humaine, visiblement féminine car le personnage
présente une poitrine prononcée. A l'emplacement du cou une parure apparaît
faite de petites boules et d'un anneau pendu entre les seins.
En terre cuite rougeâtre, elle est en effet recouverte
d'une sorte de vernis brun très sombre. La hauteur de cette pièce est de 8
cm ; elle est modelée dans un fin grain d'argile. L'objet, d'une facture sommaire,
est de bonne finition. Les mains, par exemple, comportent cinq doigts bien
visibles, soigneusement détaillés suivant harmonieusement la rondeur imaginaire
des seins. En revanche, les jambes ne laissent deviner ni articulations ni
galbe particulier. En haut des cuisses, le pubis est à peine souligné sous
un ventre plat avec, peut être, une sorte de ceinture ou corde nouée à la
taille.
Saint Patrick et l'autre sur ses terres, en affirmant
énigmatiquement que ces dernières ouvraient sur un ''autre monde inconnu''.
André Douzet
Le 2 Mai 2009