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Les Pénitents de Narbonne

 

Narbonne. Ancien siège des évêques d’une région bien plus vaste que maintenant : en 1803, l’évêché de Narbonne se voit retirer Carcassonne qui devient elle-même un évêché. Comme centre régional de l’église, la présence de confréries religieuses à Narbonne ne devait pas étonner. Ca devrait plutôt être la norme.

Comme en 1891, quand commence le mystère de Saunière, Rennes-le-Château dépend de Carcassonne, on ne s’intéresse pas assez à Narbonne. C’est peut-être une grande erreur, mais depuis, surtout en Angleterre, quelques chercheurs, tels que Gay Roberts et Janet Koupis, ont essayé d’éclaircir le rôle de Narbonne. Ils se sont servis des recherches de René Devy, un des principaux auteurs sur le mouvement pénitentiel de Narbonne.

Les pénitents

Depuis l’étude de l’équipe d’Isaac ben Jacob, on sait que les pénitents sont une force de pouvoir au centre du mystère de l’affaire Saunière. En bref, ils ont donné de larges sommes d’argent à notre prêtre. En plus, La Sanch qui est un mouvement pénitentiel fondé par Vincent Ferrier, est de nouveau visible depuis environ un siècle dans les rues de Perpignan.

Une confrérie est un groupe de croyants, qui s’assemble pour des pratiques de piété. Un pénitent est quelqu’un qui est… pénitent, et veut se diriger vers dieu. Le modèle qu’ils suivent est celui de la confrérie de Béthanie, avec Lazare, Marthe et Marie, qui se dirigent vers dieu… c'est-à-dire Jésus. On ne devrait donc pas être surpris que Saunière ait nommé Béthanie le bâtiment qu’il a fait construire à Rennes-le-Château.
Les origines de ce type de confrérie sont très anciennes et datent du temps des apôtres. Ils ne sont pas hostiles à l’argent, mais veulent qu’il soit utilisé pour le bien de la communauté et sa « mission ». La mission, c’est ce que prêche leur chef … Normalement, c’est de soigner activement les pauvres, les malades, etc… De nouveau, on peut noter que, au-dessous de la Vierge dans le jardin de l’église de Rennes-le-Château, on peut lire : « Mission, mission », écrit par Saunière et qui semble annoncer le début de sa mission.
Au IVème siècle, un nouveau type de confrérie se développe en l’Orient : les Spondaii, ou les Zelotes. Ici, on ne parle pas d’une communauté, mais d’une organisation de gens qui vivent une vie normale, qui travaillent, mais qui s’assemblent seulement – si non uniquement – pour partager la vie religieuse. Ils pratiquent souvent des rites pour tester leur corps physique… avec des instruments de torture. C’est en cela que l’on comprend pourquoi ils sont nommés des pénitents.

Pour compliquer la bonne compréhension, il existe un troisième type de mouvement pénitentiel: au XIIème siècle, des gens se regroupent pour vivre comme des moines, comme les bénédictins. Au XIIIème siècle, les pénitents bleus se forment, inspirés par Fontfroide, ou les Hospitaliers. On les appelle « bleu », à cause de leur habit, qui est bleu. A Narbonne, ils s’installent dans la chapelle des Hospitaliers, dans l’ombre de la cathédrale.

Origines

Le mouvement pénitentiel commence au XIIème siècle, en Lombardie. C’est à cette époque qu’apparaît pour la première fois le mot « pénitent ». Le cardinal Ugolin, le futur pape Innocent III, lui donne une règle. Il faut bien noter que ce sont eux qui vont inspirer les grands ordres qui vont suivre leur exemple… et non pas l’inverse.
Au XIIIème siècle, les franciscains se composent toujours de trois groupes : les moines, les moines féminins, et les laïques, ce qu’on appelle à cette époque, l’ORDO POENITENTIA – les pénitents.
Les pénitents ont donné une interprétation spécifique à ce mot. En grec et hébreu, le mot veut dire « Conversion, retour, changement de manière ». Une traduction nette donne alors « Poenitere ». Ce mot a une résonance positive, qui ne se tourne pas vers l’aspect de douleur et mortification. Les pénitents de Toulouse se dirigent quand même dans cette direction…

Au XVIème siècle, le Languedoc voit apparaître un nouveau modèle, normalement réservé à la noblesse, au clergé qui veut sauvegarder l’église dans une période de batailles religieuses… Ils sont dissous en 1568, mais se regroupent peu après, dans des « ligues », ou des « Confréries des pénitents »: blanc, bleu, gris et noir. Les blancs sont installés à Toulouse en 1570 ; les bleus sont fondés par le jésuite Auger, le confesseur du roi Henri III, en 1575. Le roi, bien sûr, ordonne leur création. Bien sûr, la liste des membres inclus des rois, princes, archevêques et cardinaux, en France et dans d’autres pays. Le pape Paul V approuve leurs statuts en 1614. Mais il faut attendre jusqu’en 1704 pour que les statuts soient officiellement inscrits et approuvés par Mgr. Le Goux. On peut se demander si les autorités se méfiaient de cette organisation, car sinon, pourquoi attendre 112 ans pour les reconnaître ?

Pour finir, c’est l’organisation de Toulouse qui devient le siège central des cellules de toutes les autres villes, comme celle de Narbonne. Ils sont très vite connus, d’une part à cause de leur habit, mais aussi et surtout pour leurs processions, accompagnées de chants lugubres.

Les pénitents de Narbonne

Narbonne a connu plusieurs mouvements pénitentiels. Les pénitents blancs résident à Narbonne en 1588, les bleus en 1592, environ quinze après la fondation. C’est en 1592, pendant la vacation de siège qui a suivi l’épiscopat du cardinal de Joyeuse, que les bleus prennent possession de la chapelle.
En 1660, l’archevêque François Fouquet fonde un troisième mouvement pénitentiel, les Pèlerins. Cette fondation résulte de la visite de Fouquet (on ne sait pas si la visite était faite en personne, ou par l’intermédiaire d’un vicaire général).
A cette époque, les pénitents bleus ont accès aux propriétés des chevaliers de Malte, mais on note que leur règle n’est pas encore ratifiée. Fouquet devait alors se débrouiller et demander des preuves, pour valider leurs intentions dans son territoire : il demande leurs statuts et la preuve qu’ils ont l’autorisation de visiter et utiliser les bâtiments de l’ordre de Malte. Toute l’organisation est décortiquée avant qu’il prenne des décisions : Fouquet interdit toute procession, sauf pour les enterrements et le jeudi saint (le jeudi avant paques). Pour toutes les autres processions, il leur faudra l’autorisation spécifique de l’archevêque ou du Grand Vicaire. Il interdit aussi l’exhibition du « Saint Sacrement » sans sa propre autorisation. Cette relique devait être placée dans un compartiment et leur ciborum en cuivre (un vase sacré) devait être remplacé par un vase en argent.
Sous ces conditions, il approuve leur règle, en leur donnant accès à la chapelle de l’ordre de Malte, pour les réparations, pour maintenir les autels et pour sonner la cloche de la chapelle selon les règles de la confrérie.

A ce moment là, les bleus ont 43 membres, contre 343 pour les blancs. Mais au XVIIIème siècle, les bleus arrivent à 347 et les blancs ne sont plus que 118. La différence est facile à expliquer : les bleus sont plutôt des artisans alors que les blancs font plutôt partie de la noblesse.

La Révolution et l’alliance avec la franc-maçonnerie

La fin du XVIIIème siècle est l’époque de la Révolution. Pour les pénitents blancs un tel événement devait être une catastrophe… mais devait aussi laisser des traces dans le mouvement… Quant aux bleus, ils ne semblent pas avoir de problèmes : en 1789, ils paient un peintre narbonnais, Gamelin, pour quelques tableaux, au prix de 2700 francs. La même année, ils construisent une nouvelle chapelle. C’est une décision mûrie de longue date : déjà en 1725-26, l’ancienne chapelle se trouve dans un état lamentable. Si lamentable qu’on suggère de la démolir pour en construire une nouvelle. Le seul problème, c’est l’argent : le trésorier n’a que 50 livres 10 sols ; on ne peut même pas payer pour des réparations, il est donc hors de question d’en construire une nouvelle…
Mais en 1789, la nouvelle église est construite, alors que les comptes du trésorier ne montrent ni dons, ni contrats… en bref, aucun revenu… alors, avec quel argent a-t-on construit l’église ? Les historiens pensent que c’est parce que l’administrateur de l’organisation était aussi le lieutenant du maire de Narbonne. Et le conseil municipal n’a pas posé de questions ? L’année où la Révolution a lieu et où l’Etat et l’Eglise s’affrontent ?

La Révolution a quand même des implications pour les pénitents : les pénitents bleus sont supprimés le 18 août 1792, et « libérés » le 1er octobre 1792. Par conséquent, ils entrent dans les loges de la franc-maçonnerie. Le musée de Narbonne a un grand tableau des bleus, qui date de la fin du XVIIIème siècle. En haut, il y a deux lions, l’un regardant l’autre, entre eux un médaillon vide. En bas, on lit : « «Tableau des Frères de la R(évérende) L(oge) à l’O(rient) de Narbonne, sous le titre de l’Amitié à L’Epreuve. » En bas, apparaissent quatre colonnes verticales où les membres de la loge ont probablement inscrit leurs noms. Pour Devy, l’œuvre ressemble à la chapelle de St Jean à Jérusalem… une suggestion fort logique quand on sait que la loge a pour patron St Jean lui-même…

L’Amitié à L’Epreuve était l’une des cinq loges narbonnaises et le choix des pénitents bleus pour leur Nouvelle Alliance. Le premier atelier de la loge est toujours neuf, fondé en 1780 par l’abbé Robert, un pénitent bleu, et ratifié le 26 janvier 1781, dans un appartement loué par François Caraman. Les frères sont admissibles dans les hauts degrés par l’intervention du Marquis de Chefdebien, qui est mandaté pour aller à Paris en 1784 plaider leur cause. Malheureusement, en 1786, le Grand Chapitre Général refuse d’approuver leur nouvelle règle : la promotion pour l’admission aux hauts degrés n’est pas ratifiée. Leurs dévotions et leurs travaux dans la franc-maçonnerie continuent cependant.

En 1789, la Révolution arrête leurs travaux, comme ceux des pénitents qui choisissent de les rejoindre. L’organisation ne peut quand même pas survivre et en 1807, ils s’unissent avec les Philadelphiens – une autre organisation du Marquis de Chefdebien, qui continue à prendre un intérêt dans leur cause. Cette fois ci, il n’y a pas de problèmes et les pénitents deviennent de vrais « francs-maçons ». Il est quand même clair qu’une telle alliance ne leur convenait pas. Bien que les principes de la franc-maçonnerie soient nobles, son organisation a peu de rapport avec la vie dure que les pénitents préfèrent. On note alors que sur un total de 70 membres, seuls 6 à 13 sont des pénitents…

L’inventaire

Les pénitents bleus sont alors supprimés le 18 août 1792. Le nouveau gouvernement dresse un inventaire de leurs biens. Il n’y a pas grand-chose à prendre, car tout ce que le mouvement « possède » … est à l’ordre de Malte. Malgré tout, l’église est vendue, pour 3.276 francs à Pierre Innocent Figeac, qui vend tout à Peyrac, qui va retenir l’annexe, mais vend l’église même à Despeyroux. En 1823, l’église est achetée par les bleus. Bien qu’ils paient pour la maintenance, ils ne peuvent pas financer les réparations.

En 1814, la confrérie recommence à accepter des novices – et apparemment quitte son alliance maçonnique. Leurs actions sont acceptées par l’Eglise, aux conditions suivantes :
- Une seule confrérie par ville
- Toutes les confréries doivent avoir la même règle
- Les statuts doivent être approuvés par l’évêque
- La « cagoule » est interdite

Ancien autel, maintenant dans le cathédrale St Just et St Pasteur à Narbonne

A Narbonne, les trois groupes recommencent comme avant, y compris l’utilisation de la « cagoule », qui est maintenant connue comme « tissu ». Les processions peuvent alors continuer sur le modèle traditionnel, et même s’il y a parfois des incidents, ils sont mineurs… Jusqu'en 1883, où l’organisation disparaît ! Leur église est abandonnée et deviendra propriété de la ville en 1974. Elle est maintenant un musée. Du coup, un autel du XIIème siècle de cette église est transporté dans le cathédrale St Just et St Pasteur à Narbonne, installé dans la chapelle de Notre Dame de La Salette.

Les ombres de Rennes-le-Château

On remarque dans l’histoire des pénitents bleus des noms qui sont aussi connus dans l’histoire de Rennes-le-Château.
On note l’enquête de François Fouquet, le troisième frère du triumvirat Fouquet, qui inclut Nicolas, surintendant du roi, et Louis, connu à cause de sa correspondance avec Nicolas Poussin autour d’un « grand secret » que des experts interprétent comme une « découverte archéologique d’une énorme importance ». Bien sur, on doit rester calme, du fait que rien d’extraordinaire n’apparaît dans cette enquête, qui devait être classée comme normale dans le curriculum d’un archevêque.
On remarque – ce qui est plus intéressant – leur alliance avec la franc-maçonnerie, mais surtout leur protecteur dans ce domaine : le Marquis de Chefdebien. On se souvient alors que ce sont ses descendants qui vont retenir à Perpignan les services d’un certain Alfred Saunière, frère de Bérenger Saunière. On note qu’Alfred est déchu de son emploi à cause de son vol de documents provenant des archives familiales. Quand on plonge dans cette histoire, d’autres noms notoires sortent de l’ombre…

L’histoire d’une loge

En 1771, Savalette de Langes, Trésorier Royal, Grand Officier du Grand Orient, fonde la loge des Amis Réunis. Cette loge est une synthèse de la maçonnerie, du Sophisme et du Martinisme. Il ne s’arrête pas là : en 1773, Savalette de Langes fonde le Rite de Philalethes, qui est une synthèse des méthodes Swedenborg, du Martinisme et du Rosicrucianisme. Ce rite est ouvert seulement pour les hauts degrés des Amis Réunis. Comme membres, nous retrouvons : le Comte de Gebelin, le Prince de Hesse, Condorcet, le Vicomte de Tavannes, Willermoz, etc.

Le 19 avril 1780, une variante de ce rite est fondée à Narbonne Le Rite Primitif (Philadelphes) de Narbonne est fondé par les prétendus « Supérieurs de l’Ordre des Francs maçons », attachés à la loge des Philadelphes, sous le titre de Première Loge de St Jean. Le but de cette loge, apparemment, est la recherche des origines et rites de la franc-maçonnerie.
On sait déjà que le fondateur en est le Marquis de Chefdebien d'Armisson, membre du Grand Orient et les Amis Réunis. Il est aussi membre de la Stricte Observance, où il a le titre de « Eques a Capite Galeato ». Les historiens maçonniques soupçonnent que la création des « Rites Primitifs » est inspirée par son alliance avec la Stricte Observance. La découverte de la correspondance entre Chefdebien et Savalette de Langes montre comment de Chefdebien cherche une sagesse occulte. Elle montre aussi que de temps en temps il est ridiculisé car dupé par un charlatan, qui lui offre cette sagesse… en échange de son argent.

En résumé, nous avons une situation intéressante: à Narbonne existe une loge, sous la direction de Chefdebien, qui a d’excellents rapports avec Jean Baptiste Willermoz, Grand Maître de la loge maçonnique de Lyon. Il est ami avec Pasqually, les deux pratiquant la magie. Pasqually a un étudiant, Louis Claude de Saint Martin, qui forme les loges Martinistes. Les loges Martinistes, à Lyon vont être visitées par Saunière… Bérenger Saunière.

Filip Coppens
Mes remerciements à Maurice Monnot