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Poulenc,
Vines et les carrés magiques |
De
monsieur JJ Champagne à Francis Poulenc
Jean
Julien Champagne
Il
existe, sur le net, un « blog » entièrement consacré
à Jean Julien Champagne méritant de la part des chercheurs
et curieux, une visite intéressée et profitable. Qui est ce
personnage et jusqu’où peut-il nous conduire ?...
Il faut savoir que Champagne, dessinateur et peintre, était l’illustrateur
du « Mystère des Cathédrales » de Fulcanelli.
Certains, dont Robert Ambelain, ont même affirmé que Champagne
était celui qui se cachait derrière le fameux énigmatique
pseudonyme, tandis que pour Jacques Bergier il s’agissait de Schwaller
de Lubicz. Nous prendrons la précaution de ne pas entrer dans la
polémique, du fait de notre incapacité à avancer de
nouveaux arguments. Si d’intéressants ouvrages sont consacrés
à ce sujet (« Fulcanelli dévoilé »
de Geneviève Dubois par exemple, ou « Fulcanelli, une identité
révélée » de Frédéric Courjeaud),
nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire de trop s’interroger
sur le patronyme et la figure de tel ou tel hermétiste ou ésotériste
avancés. Ce genre d’exercice relève de l’érudition
pure, et est certes sans doute intéressant, cependant il faut bien
retenir que le véritable Adepte est au-delà du nom et de la
forme, limitations inhérentes à l’homme déchu,
(triste) état qu’ils ont dépassé.
Un article de ce « blog » est consacré aux frères
Poulenc, chimistes de la fin du XIXe siècle dont l’entreprise
fut si prospère qu’elle perdure de nos jours encore sous la
forme bien connue de « Rhône-Poulenc ».Ces chimistes employaient
dans leur laboratoire quelques personnages liés d’assez près
à l’affaire Fulcanelli, notamment Gaston Sauvage qui assista
à la fameuse transmutation de Sarcelles en 1922. Le fils d’un
des trois frères, d’Emile Poulenc pour être précis,
a connu de son vivant et connaît encore la célébrité.
Il s’agit de Francis Poulenc, né en 1899 et mort prématurément
en 1963, presque en même temps que son ami Jean Cocteau et…
qu’Edith Piaf, membre de l’AMORC.
Poulenc a réussi à être à la fois proche de quelques
surréalistes, ceux qui, évidemment, contrairement à
André Breton, supportaient la musique, (dont Paul Eluard) et de Jean
Cocteau, les uns et l’autre ne s’aimant guère. De nombreux
membres du groupe surréaliste, surtout dans l’après-guerre,
étaient proches de l’Hermétisme en général
et de l’Alchimie en particulier… nous reviendrons plus en détail
sur ce sujet ultérieurement. Poulenc connaissait également
Pablo Picasso, improbable hermétiste, qui pourtant fut proche du
mouvement martiniste, comme une thèse hollandaise tend à le
montrer, et en tous cas souscripteur du fameux maître ouvrage «
Le temple de l’homme » de Schwaller de Lubicz, comme une récente
vente de libraire l’a montré… comme quoi…
J’ai parlé, dans mon article sur Erik Satie, de Cocteau au
début des années 20. Il est alors fondateur du « Coq
et l’Arlequin », esprit nouveau qui allait se concrétiser
dans la formation du « Groupe des Six », invention de journaliste
s’inspirant du groupe des « cinq » russes du XIXe siècle.
En vérité, le groupe n’a jamais vraiment existé,
Louis Durey s’en étant écarté presque immédiatement.
Restaient autour de Cocteau des compositeurs dissemblables : Germaine Taillefer,
malheureusement oubliée de nos jours, Arthur Honegger et Darius Milhaud,
l’un d’origine suisse mais né au Havre et l’autre
se définissant comme « juif de Provence ». Ces deux derniers
étaient liés à Paul Claudel et à la fois considérés
comme les plus « sérieux » des Six à l’époque
et dont les œuvres aujourd’hui ne sont plus guère jouées.
Georges Auric était le plus précoce ; le « Rimbaud de
la musique », admiré par Poulenc et proche de lui, était
déjà en contact, avant ses dix-huit ans, avec le mystique
Léon Bloy, écrivain puissant, un des hérauts de Notre-Dame
de la Salette. Il a surtout gagné sa vie en composant la musique
de nombreux films dont ceux de Jean Cocteau. La seule œuvre de groupe
réalisée fut « Les mariés de la tour Eiffel »
sur un argument de Cocteau.
Cette photographie présente le « groupe
des six » : G. Taillefer, F. Poulenc, A. Honegger, D. Milhaud, J.
Cocteau et G. Auric sur la tour Eiffel.
L’argument de cette bouffonnerie se réduit à ceci : le passage de créatures ou mirages venus de l’ « autre monde » dans celui-ci et plus précisément sur la tour Eiffel. Ce ‘transfert’ se produit par le truchement de l’appareil photo, instrument indispensable à tout mariage et, dans ce cas précis, s’avérant être une véritable porte des étoiles.
Initiation
et musique
Poulenc
fut définitivement qualifié de musicien léger par les
critiques parisiens, toujours soucieux de ne pas trop se fatiguer l’esprit.
Certes, ce dernier a écrit bien des pièces d’un esprit
espiègle et léger… et savait également être
drôle comme en témoignent les archives radiophoniques. Hélas,
il souffrait également de graves dépressions nerveuses intermittentes,
et une partie de son inspiration s’en montrait parfois nettement mélancolique.
On a la chance de pouvoir regarder sur le net l’intégralité
du « Concerto pour deux pianos » avec le compositeur au clavier,
ainsi que quelques intéressants documents d’archives. Mais,
nous direz-vous, et l’ésotérisme dans tout cela ? Evidemment,
comme pour son ami Cocteau, rien n’est déclaré ni évident.
Dans le cas de Francis Poulenc, si on ne peut rien avancer à son
sujet, sauf que quelques unes de ses œuvres ont un lien symbolique
avec l’occulte, comme nous le verrons plus loin, on peut par contre
affirmer qu’il était particulièrement bien « entouré
» dans ce domaine.
F.Poulenc, orphelin de bonne heure, disposait d’une belle fortune
personnelle qui n’a connu que quelques soubresauts pendant la crise
de 1929. Particulièrement indépendant, il a étudié
la musique, seul ou avec deux maîtres particulièrement choisis.
Pour la composition et l’orchestration, l’initiation fut faite
par Charles Koechlin, issu d’une famille alsacienne où la Franc-Maçonnerie
était particulièrement présente. Koechlin était
proche de Debussy dont il a orchestré « Khamma », ballet
d’inspiration égyptienne, partition curieuse et peu connue.
Egalement compositeur, Charles Koechlin est l’auteur d’une vaste
partition, « Le livre de la jungle », d’après l’œuvre
très maçonnique du Frère Kipling. A l’écoute,
on conviendra comme moi, je pense, que la seconde partie « La loi
de la jungle » est particulièrement inspiré par les
« Sonneries de la Rose-Croix » d’Erik Satie. Poulenc a
été bien sûr, comme les autres membres du Groupe des
Six, « adoubé » par le « bon maître »
Erik Satie, avant qu’une brouille pour des motifs futiles ne le sépare,
avec Auric, du compositeur des « Gymnopédies ». Si Poulenc
était un excellent pianiste, cela était dû aux leçons
reçues de son professeur, l’espagnol Ricardo Vines. C’était
un professeur particulier d’un niveau exceptionnel que les parents
de Francis lui offraient là !
Redon,
Vines, les larves et les chevaux de Delacroix
Vines
a été en son temps l’interprète privilégié
de ses contemporains, les compositeurs d’avant-garde, qui étaient
en France : Maurice Ravel, Claude Debussy, Erik Satie. Il fut également
passionné d’ésotérisme. En témoigne le
« Journal inédit de Ricardo Vines », sous-titré
« Odilon Redon et le milieu occultiste (1897-1915) », paru
en 1987 aux ‘Amateurs de Livres’ et préfacé par
un docteur ès lettres nommé Suzy Lévy qui a, précisons-le
sans charité, truffé son travail d’erreurs concernant
tant les questions d’histoire de l’occultisme que l’histoire
littéraire du début du XXe siècle. Il reste le passionnant
journal du pianiste, et c’est tant mieux. Tout tourne, dans ce journal,
autour de l’Abbaye de Fontfroide ; voilà qui nous rapproche
singulièrement des belles régions qui retiennent toute notre
attention... L’Abbaye avait été rachetée en 1908
par le peintre symboliste Gustave Fayet, mort à Carcassonne en 1925.
Il a utilisé les talents de son ami et collègue Odilon Redon,
symboliste de la première heure, très admiré par Huysmans
dans « A rebours ». Mme Levy rapporte dans ses notes que Redon,
dans sa période colorée, utilisait les théories de
l’occultiste (et escroc) Albert de Sarak concernant le « vril
» cher à Bulwer-Lytton, rebaptisé pour l’occasion
« fluide odique » ou « od ». Redon s’est chargé
des panneaux de la bibliothèque ; il a représenté les
habitués des lieux, dont Vines, sous forme de « larves »
astrales chères aux occultistes. J’ai cherché avidement
dans le journal intime de Redon intitulé « A soi-même
», paru aux éditions José Corti, une allusion à
quelque mystère… Si j’ai fait ‘chou blanc’
dans ce travail, j’ai tout de même relevé l’expression
d’une admiration sans faille pour Eugène Delacroix, c’est
déjà ça d’étrange. On peut constater cette
réflexion de visu dans l’œuvre ici qui, curieusement,
sur la représentation des chevaux, rappelle la fresque de l’église
Saint-Sulpice. Cette scène de chevaux très « delacruciens
» est extraite du panneau « le jour » qui, avec le panneau
« la nuit », ornent la bibliothèque de l’abbaye,
jour et nuit… blanc et noir.
Dans ce petit coin de l’Aude, les artistes n’étaient
pas totalement coupés de leur milieu de prédilection ; en
effet, ils avaient pour voisin le roussillonnais Déodat de Séverac,
mort à Céret en 1921, auteur de « Cerdana »
et « En Languedoc », deux pièces pour piano et de mélodies
.
Il exerce ses talents d’organiste à Fontfroide pendant son
séjour, et se trouve également portraituré «
en larve » par Redon (17 septembre 1910), sur le panneau « la
nuit ».
Catholique sincère et fervent, Vines n’en a pas moins été,
comme nombre de catholiques de son époque fascinés par l’occultisme,
et comme souvent, embourbé dans l’affaire de la survivance
de Louis XVII, ou affaire Naundorff. Il écrit le 18 septembre 1908
: « l’après-midi, je l’ai passé à
la Bibliothèque Nationale afin de copier dans « La Connaissance
des Temps » de 1785 les renseignements dont j’ai besoin pour
établir l’horoscope de Louis XVII, pour lequel je désire
consacrer une étude astrologique qui prouverait la filiation de ce
dauphin avec Naundorff ». Cette affaire était liée avec
celle de la Salette et mobilisait de grands catholiques comme Léon
Bloy, que Vines connaissait, Huysmans également, ainsi que certains
autres se réclamant d’un étrange catholicisme. Parmi
ces derniers, on trouve Alexis de Sarachaga, inspirateur du « Hiéron
du Val d’Or » de Paray le Monial… et même Vintras
ou Boullan que fréquentait Huysmans pour écrire « Là-bas
». On retient également des individus encore plus louches tels
des voyants louvoyant d’apostasies en pseudo-conversions : Léo
Taxil, Jules Doinel mais surtout le toulousain (toutefois né breton)
Louis Lechartier (1853-1912) dont il est question dans le journal de Vines.
Les
méandres cabalistiques
Déodat
de Séverac
Lechartier crée à la fin de sa vie, à Toulouse, un « institut d’étude cabalistique » qui, écrit Marie France James (un autre docteur ès lettres), « semble avoir été fréquenté par Léo Taxil, Jules Doinel… Henri Guillebert des Essars. ». Ce dernier ne doit pas être confondu avec son contemporain, le néo-gnostique Léonce Fabre des Essarts. Guillebert fut le directeur de la Revue Internationale des Sociétés Secrètes (RISS), revue pseudo anti maçonnique. A sa mort, le commentaire que fit René Guénon est laconique : « … il est à souhaiter qu’il ait emporté dans la tombe son ténébreux secret ». Pour Guénon, Guillebert, qui faisait profession d’un catholicisme intransigeant, était lié au culte lugubre du dieu à tête d’âne, ou culte sethien perdurant paraît-il depuis l’Égypte antique, et auquel Jean Robin a consacré un livre controversé. Marie France James déclare qu’au lendemain de sa mort, tous les papiers de Lechartier avaient disparu, hâtivement achetés visiblement par des inconnus. On peut retrouver un peu de son enseignement dans les différentes études (pseudo) cabalistiques parues dans la RISS. En fin de compte, pour suivre l’avis d’un René Guénon, on peut dire que l’action de ces individus (Doinel, Taxil et Des Essars) semble avoir eu pour but de créer, entre ce qui restait de valable dans la Franc-Maçonnerie de l’époque et l’Eglise catholique, un climat de suspicion puis de haine farouche qui finit par réduire à néant, ou à peu de chose, les tentatives de revivification de l’Eglise par la sève d’un ésotérisme encore sain. Il est notable que les menées contre-initiatiques de ces individus sont alors soutenues par des études « cabalistiques » venues, non pas de rabbins orthodoxes mais d’un judaïsme dévoyé. C’est en tous cas ce qu’on peut penser en lisant Louis de Maistre, dans son fascinant et monumental ouvrage « L’Enigme René Guénon et les Supérieurs Inconnus » (Archè, 2004), d’inspiration franckiste (de Jacob Franck, juif hérétique du XVIIIe siècle s’étant fait passer pour le Messie, inspirateur d’une sorte de judéo-christianisme). Louis de Maistre place, à l’origine de la Subversion Mondiale, le Manichéisme sur lequel se serait en quelque sorte « greffé » le franckisme ayant infiltré les hauts grades de la Franc-Maçonnerie au XVIIIe siècle. L’un des derniers soubresauts de cette ténébreuse affaire fut la parution des « sept têtes du dragon vert » que nos lecteurs connaissent à présent. Lechartier fut également le traducteur du chant pseudo hébraïco-maçonnique, le « Gennaith Menngog ». Ce dernier, tel qu’on peut le lire dans l’ouvrage « Le palladisme » de D.Margiotta (auteur paraît-il exécuté suite aux révélations contenues dans ce livre), serait selon Guénon un chef d’œuvre de « pornographie érudite ». Toujours selon Guénon, les rituels de Lechartier étaient fortement teintés de magie sexuelle. Louis de Maistre, quant à lui, suppose que le maître de Lechartier était Paul Rosen, (auteur de « Satan et Cie » et autre pseudo anti maçon), et il les suppose tous deux rattachés à un même culte… A propos de Rosen, l’auteur ajoute : « il est certain qu’il fut très proche du milieu dont Taxil fut le représentant le plus connu, milieu dont devaient dépendre, outre la mystification, bien d’autres choses, comme par exemple l’ « Eglise » même de Doinel ». Et si, depuis ces détails, nous osions ajouter… « ainsi qu’une certaine part de l’Affaire de Rennes-le-Château ? ».
Un
carré magique inconnu et l’oracle des Polaires
Le
17 septembre (encore !) 1911, le couple Des Essars, habitant à Bram,
vient à Fontfroide et Vines, enthousiasmé, découvre
alors le carré magique de Lechartier qui lui paraît «
la condamnation absolue de tous les ennemis de l’Eglise ». Ce
carré expliquerait « comment seront écrasés
tous les maçons, théosophes et autres sectaires ; de plus,
il signale le jour où la révélation ésotérique
les condamne ». Le 27 de ce mois, Vines se rend à Bram avec
Séverac (cousin germain de Des Essars) pour parler avec Des Essars
du fameux carré. La conversation dure des heures… et enfin
: « j’eus en tête à tête une longue conversation
avec Des Essars au sujet du carré magique dans ma chambre pour être
plus tranquille ». Le 16 février 1912, Vines recevait
un manuscrit de Des Essars intitulé « Les propos d’Armilous,
essai de démasquation (sic) de l’occultisme » et dédié
par l’auteur qui précise « Armilous et romul…
sont des noms occultes sous lesquels sont dissimulés le Christ et
ses fidèles ».
Voilà qui est pour le moins curieux puisque dans la RISS, la revue
du même Des Essars, on pouvait lire en 1914 : « on appellera
cet enfant Armilous, l’adversaire, le messie des fils d’Edom
ou d’Esau, c’est lui que les chrétiens nomment l’Antéchrist ».Voilà
un radical changement d’opinion et un bien curieux paroissien…
une opinion que Vines dupe en pensant tenir entre ses mains un « livre
écrit dans le but de dénoncer les ennemis du catholicisme
et de glorifier la Sainte Eglise »….
Nous ne savons pas ce que fut le carré magique de Lechartier. Il
ne fut certainement pas le chant Gennaith Menngog comme l’écrit
Suzy Levy, chant que l’on trouve noir sur blanc dans le livre cité
plus haut. Il n’a rien à voir avec un carré. On sait
qu’à peu près à la même époque (1908)
allait apparaître un fameux oracle destiné à répondre
à toutes les questions d’ordre ésotérique : l’oracle,
dit de « force astrale », de ce qui allait devenir la Fraternité
des Polaires. La différence est que, pour les Polaires, il y avait
six et non pas un seul carré magique. Toutefois, il n’est pas
impossible qu’un tel document ait circulé entre Lechartier,
Des Essars et l’italien Kremmertz, si toutefois celui-ci est bien
le fameux père Julien à l’origine des Polaires, comme
le suppose Gérard Galtier et d’autres à sa suite.
Quant à l’ « oracle kabbalistique », paru en 1967
aux Editions Romanes et prétendument découvert en 1935 à
Montségur, il s’agit simplement de l’Oracle des Polaires
que l’on ne retrouve pas dans le livre du chef des Polaires, Zam Bhotiva
et intitulé « Asia Mysteriosa » paru chez Dorbon. En
échange, cet élément est présent dans la réédition
du même ouvrage paru, cette fois, aux Editions de Janvier en 1995,
avec une préface d’Arnaud d’Apremont, spécialiste
du monde et des traditions nordiques. Ajoutons qu’à la même
époque était vendu un logiciel qui permettait d’éviter
les fastidieux calculs qu’implique cette méthode. Les deux
années 1967 et 1995 ont-elles été deux dates ayant
marqué une ‘désoccultation’ partielle par de très
hypothétiques héritiers des Polaires ?... un léger
appel aux candidats éventuels ?... une porte un peu ouverte puis
aussitôt refermée ?
L’Oracle des Polaires,
dont l’efficacité réelle a été reconnue
par un grand esprit comme celui de René Guénon, a fini par
donner des réponses insipides et le groupe a finalement sombré
dans le spiritisme sentimental anglo-saxon, comme Filip Coppens nous l’a
si bien décrit. Guénon, à la fin des années
30, se gausse de la faiblesse intellectuelle et doctrinale dans laquelle
le Mouvement Polaire est alors tombé. Visiblement, l’«
esprit » avait fini de souffler en ces lieux. M. Gérard Galtier
s’interroge au sujet de la brochure de 1967 (dans « Maçonnerie
égyptienne, rose-croix et néo-chevalerie » p.268) et
se demande s’il s’agit du carré magique de Lechartier
; il semble évident qu’il n’a pas pu compulser cette
brochure puisqu’il déclare que l’exemplaire de la B.N.
a « mystérieusement disparu ». Il est fort possible que
nous ayons à faire ici à un embrouillamini dont les occultistes
ont le secret, et que le poisson soit bien définitivement noyé !
De cet épisode, on peut tout au plus retenir un possible lien entre
le carré magique de Lechartier et ceux des Polaires. René
Guénon, qui connaissait bien ces deux affaires, s’est pourtant
bien gardé d’un tel rapprochement. Il est vrai qu’il
n’avait apparemment pas connaissance du carré de Lechartier.
Cependant, supposons encore qu’au moment où le carré
Lechartier est entre les mains de Vines, c'est-à-dire vers 1911,
les initiés qui tirent les ficelles de tout cela jugent prématurée
la divulgation d’une telle révélation. En supposant
toujours qu’ «ils » aient eu vent de l’imminence
d’une future guerre, « ils » pouvaient alors prévoir
qu’hélas logiquement bien des membres d’un mouvement
trop tôt créé perdraient la vie dans ce genre de conflit
planétaire… On peut, de ces réflexions, envisager qu’ils
aient préféré, dans ce cas, créer le mouvement
polaire après la conflagration mondiale, en des temps plus apaisés
donc plus propice à l’expansion d’une telle fraternité…
Mais cela, bien entendu, n’est que supposition et pure spéculation…
‘Tirésias’,
langue oiselée, longévité et ouverture de la Kundalini
Francis
Poulenc
Pour
conclure ce travail, revenons à Francis Poulenc, en rapportant que
plutôt agnostique sous l’influence de sa mère, il revient
au Catholicisme à la suite d’un voyage à Rocamadour.
Sa première œuvre d’inspiration religieuse, datant de
1936, a pour titre « Les litanies à la Vierge noire de
Rocamadour ». Bien que jusqu’à la fin de sa vie il compose
des œuvres religieuses comptant parmi les plus abouties de sa production,
on note qu’en parallèle, il continue de créer des partitions
profanes (ou religieuses ET profanes, comme l’opéra « Dialogue
des Carmélites » d’après Georges Bernanos).
Une de ses œuvres les plus profanes est sans doute l’opéra-bouffe
« Les mamelles de Tirésias » (1948), d’après
la pièce du même titre de Guillaume Apollinaire, écrite
à la fin de la première grande guerre. Pour cette œuvre,
il utilise pour la première fois le mot « surréalisme
».
Apollinaire, comme son recueil de nouvelles « L’hérésiarque
et Cie » en témoigne, est fasciné par le monde de l’occulte.
Le thème de cet ouvrage exprime la transposition moderne de la curieuse
expérience antique vécue par Tirésias ayant eu l’occasion,
pour un temps, d’être transformé en femme, après
avoir troublé, d’après Ovide, l’accouplement de
deux serpents. Cette dérangeante indiscrétion lui vaut cette
métamorphose et le savoir, qu’il rapporte, que pendant l’acte
sexuel, les femmes éprouvent bien plus de plaisir que l’homme
(sept fois, ai-je lu !…). Malheureusement, la déesse Héra,
curieusement furieuse de cette révélation, rend le malheureux
témoin aveugle, encore qu’en consolation il puisse toutefois
bénéficier du don de divination, sans doute celui du troisième
œil… Dans une autre légende, l’indiscret voyeur
(ou visionnaire ?), toujours aveuglé par punition, subit un judicieux…
lavage d’oreille lui permettant de comprendre le langage des oiseaux.
A la suite de cet étrange nettoyage, Tirésias jouit d’une
longévité sept fois supérieure à la normale
(sept fois plus longue, est-il écrit…). Visiblement, le chiffre
sept devient récurrent car d’une histoire à l’autre
il prolonge considérablement la vie et permet de changer de sexe
six fois de suite. Le sens symbolique et initiatique de ce conte semble
clair. A l’évidence, il montre que l’Eveil se fait suite
au dérangement de la subtile circulation naturelle dans la colonne
vertébrale (les deux serpents) provoquant la montée de la
kundalini, énergie sacrée, du sacrum au cerveau, et tue la
vision naturelle pour éveiller la clairvoyance.
La question de la longévité possible des initiés est
également clairement évoquée dans ce mythe, tout comme
s’y trouve également présent le thème alchimique
de l’androgyne. On peut même appeler à la rescousse le
psychanalyste Jacques Lacan, auteur d’une thèse sur Saint Jean
de la Croix, si cher à Dali, dans laquelle il s’interrogeait
de savoir si le mystique n’avait pas connu des orgasmes féminins…
Nous avons sans doute là une des clés de l’Eveil justifiant
un état naturel à la femme que l’homme doit reconquérir.
Poulenc était-il conscient de tout cela, lui qui, comme Jean Cocteau,
vécut l’androgynat sous une forme plus terre à terre
? Nous ne le saurons sans doute jamais.
Stéphane
Chalandon