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Société Périllos ©

Les dessous du Da Vinci Code.
Le scandale du Culte des Morts.

 

Le culte des morts, nous l’avons vu, existe depuis fort longtemps, et trouve son origine chez les Chaldéens de Babylone. Saint Augustin le sous-entend, lorsqu’il déclare dans « Consuetudines », puis dans « De Cura pro Mortuis Gerenda », écrit en 422, que le sort « des défunts dans l’au-delà, était lié, chez les païens, aux rites funéraires et à la sépulture. » Dans sa définition, la distinction est par contre encore floue entre « commémoration des mânes des ancêtres » (typiquement Païen Romain) et « culte des morts Babylonien » qui implique des pratiques « magiques sur les cadavres ». L’auteur relève au passage que ce culte est fondé premièrement sur le livre Babylonien de Tobie, qui glorifie l’ensevelissement des défunts, en second sur les « onctions mortuaires » de Marie-Madeleine à Béthanie, qui avait répandu du parfum sur la tête du Christ, enfin et dernièrement sur l’adoration des linceuls.
Mais ce rite, Saint Augustin en atteste, n’est pas Chrétien, car il aurait été le pilier des religions anciennes, dualistes, notamment celles Chaldéenne, et égyptienne. (On connaît l’importance de la sépulture chez les Egyptiens.) Il s’agit d’une « coutume » tenace, très antérieure au Christianisme, et importée dans cette religion via le livre apocryphe de Tobie, un écrit chaldéen que Saint Jérôme avoue avoir introduit dans sa Vulgate par contrainte . Ce rite se serait superposé à certains passages bibliques, pour s’intégrer au Christianisme. « Superposé » est le mot qui convient, puisque l’auteur de la « Cité de Dieu » ajoute que « dans la perspective du salut, ces rites ne sont d’aucun secours. […] Les cadavres peuvent être jetés en pâture aux oiseaux des cieux, et aux bêtes de la terre, cela n’a aucun effet : les bêtes qui les dévorent ne peuvent rien contre des corps prédestinés à la résurrection. »
Saint Augustin est donc catégorique sur ce point, et juge que ce rite est incompatible avec le Christianisme. Il faut dire que le rite est réputé absoudre les péchés des âmes des défunts, et se pratique en fonction d’un prix, parfois très élevé. C’est une négation du libre-arbitre, et de la prédestination des justes ; le salut du mort étant conditionné au prix payé et aux prières, indépendamment de sa conduite pendant sa vie. Saint Augustin le souligne, on croyait que « l’offrande et le prix payés au clergé par la famille, les parents ou les amis du mort apporte le salut à l’âme. » Ce rite mortuaire provient de la religion des Mages Chaldéens, ou Egyptiens et comporte des éléments très proches « d’une croyance en la magie ». Ne dit-on pas Mage, c’est-à-dire Magicien ? Or dès le commencement du Christianisme, cette pratique apparaît justement chez des Magiciens, et notamment un certain Simon. Simon le Magicien, l’un des « hérétiques » les plus connus du premier siècle après Jésus-Christ, avait rencontré St Jean et St Pierre à Samarie, en Judée . Très intéressé par leurs dons, il voulut s’approprier leurs « pouvoirs ». Simon pensait en effet que les miracles provenaient de pratiques magiques, et qu’il suffisait de connaître leur « formule » pour en faire aussi. Il proposa donc à ces deux Saints d’acheter les « dons du Saint-Esprit ». St Jean et St Pierre refusèrent, et condamnèrent ses actes. Mais Simon persista, et ayant échoué dans son « achat », se tourna vers des Mages qui lui apprirent à monter en ascension, à réveiller les morts, etc. On raconte que Simon le Magicien, ayant trouvé le moyen de s’élever aux cieux, finit par tomber de très haut, et s’écrasa au sol, le cou brisé.
Depuis cette époque on nomme le trafic de messes mortuaires, ou le fait de payer un prix soit pour le salut de l’âme d’un mort, soit pour tout autre chose religieuse, de la Simonie, du nom de Simon le Magicien. D’après le droit Canon, la Simonie est un « crime, sanctionné par l’excommunication majeure, et l’obligation de restituer à l’Eglise le prix indûment perçu. » A défaut, l’ecclésiastique coupable est qualifié « d’hérétique », et son commerce, de « détournement de fonds ». Mais comme le dit Saint Augustin dans « Consuetudines », la coutume avait son poids, et les croyants, leurs superstitions. Aussi, nier l’utilité du culte des morts et du payement d’un prix pour le rachat de l’âme des défunts, n’allait pas faire disparaître cette pratique, et tout au plus, retarder sa réapparition. C’est ce qui arriva. Dans la mesure où le culte des morts n’est pas un dogme, et ne porte pas atteinte directement à la foi, et bien que jugé contraire à la doctrine du salut, il sera en effet toléré sous divers prétextes, même par Saint Augustin, qui devra plier sous la critique. On admettra donc que « les vivants ont le droit de se soucier des morts, mais que les âmes ne peuvent revenir de là où elles sont, et donc ne bénéficient pas des prières. » Puis, qu’il est « permis de s’occuper des morts, non pour essayer de les racheter de leurs crimes, mais seulement pour se consoler soi-même ». Enfin l’Eglise accepte de laisser chaque peuple pratiquer son culte des morts s’il ne s’agit que d’une coutume locale, « pourvu que cela n’empiète pas sur le domaine de la foi ».
De toute façon, Saint Augustin le note, les prières pour les défunts ne sont utiles qu’à « ceux qui les ont méritées pendant leur existence ». Autrement dit, elles n’ont aucune utilité, car si le mort a eu la conduite d’un juste pendant sa vie, il peut recevoir des prières, mais en réalité il n’en a pas besoin. Visiblement, l’Eglise voulait étouffer cette pratique, ou tout au moins la détourner de son but véritable : Le culte des morts, condition indispensable du salut chez les Babyloniens, devient dans l’Eglise une simple mémoire des vivants pour les défunts. Ce qui ne veut pas dire qu’un certain nombre de croyants ou d’ecclésiastiques n’aient pas gardé un vague souvenir de l’origine du culte.
Depuis Saint Augustin jusqu’à l’an 1000, le rite mortuaire s’est donc plus ou moins effondré sur lui-même, et n’était plus pratiqué dans l’Eglise que sous la forme d’un devoir de mémoire pour les ancêtres.
C’est avec l’avènement de la doctrine du Purgatoire, et des pénitences tarifées, qu’au Moyen-Âge le culte des morts va retrouver une seconde jeunesse. La chasse aux reliques ouvre le bal de l’adoration des cadavres, et des profanations de sépultures à caractère religieux. Et vers le X ème siècle, les « messes mortuaires privées » naissent, accompagnées de pratiques pénitentielles surtaxées : Les pénitences sont fixées selon un tarif, visé dans les « libri paenitentiales » dont la finalité est d’échanger des heures de flagellation (pendant lesquelles on s’administre quelques fois plus de mille coups de fouet) contre de l’argent. L’apparition de la doctrine du Purgatoire quant à elle, donne un véritable statut au culte des morts : nul ne va directement au paradis ; toutes les âmes passent d’abord par le Purgatoire, un monde intermédiaire entre enfer et paradis, chargé de « purger » les péchés commis pendant la vie. Pour avoir le salut et sortir de ce Purgatoire, réputé pire que l’enfer, les âmes doivent recourir à des intentions de messes mortuaires, et à des indulgences que les parents et amis payent très cher, aux moines pour l’office des morts, et aux confréries de Pénitents. La Simonie est de retour, mais cette fois, avec tous les honneurs. D’ailleurs l’Eglise Romaine, pour justifier le prix à payer pour ces rites, revisite l’histoire et les écrits des Pères de l’Eglise. Saint Augustin doit donc se plier à la nouvelle mode, et même si celui-ci avait affirmé qu’il n’existait que le paradis et l’enfer, il sera désormais réputé le « découvreur de la doctrine du Purgatoire ». On peut dire que du XI ème siècle au XV ème siècle, le culte des morts et les pénitences tarifées, basés sur l’existence du Purgatoire, vont devenir le socle du Catholicisme moderne, façon Thomas d’Aquin.
Evidemment des voix s’élèvent pour dénoncer ce que certains appellent une « superstition païenne ». Au IX ème siècle, Hincmar, l’évêque de Reims, interdit le culte des morts, et l’adoration des défunts, Yves de Chartres, vers le XI ème siècle en fait autant, et Jacques de Voragine au XII ème siècle renouvelle la mise en garde. En réalité la pratique qui consiste à conditionner le salut des âmes au payement d’un prix, est toujours condamnée, mais seulement en façade. Il est en effet permis d’honorer les morts, de payer le clergé pour des indulgences destinées aux défunts, de faire du trafic de reliques, et de déterrer des cadavres afin de leur appliquer un rite mortuaire, mais il est formellement interdit de parler de cela, ou de montrer qu’on se fait rémunérer pour ce genre de besogne. Nous sommes en pleine Simonie, mais l’église préfère dire, à l’époque, qu’il ne s’agit que de pratiques liées au Purgatoire. On appelle cela, se faire la bouche fraîche… Les sanctions contre les simoniaques existent, elles, mais ne sont plus appliquées, ou très faiblement mises en œuvre.
Le culte des morts se répand donc dans toute l’église et continue d’être utilisé jusqu’au XIX ème siècle, et au-delà. Des cas sont répertoriés, des archives confirment que le rite et les coutumes qui vont avec ont subsisté. C’est l’exemple de l’affaire du village de Rennes-le-Château, de son curé, l’abbé Bérenger Saunière, et de l’évêque du diocèse de Carcassonne, Mgr. Billard. Celle-ci remonte aux années 1890. Le Da Vinci Code, ouvrage bien connu, s’est d’ailleurs servi de cette affaire, dont il reprend des noms de personnages, pour monter toute une histoire autour d’un trésor découvert par cet abbé, et d’un mystérieux secret de l’église Romaine, qui pourrait bouleverser le Christianisme. L’affaire est stupéfiante, car à défaut de trésor, le Curé de Rennes-le-Château, Bérenger Saunière, avait en réalité découvert le moyen de pratiquer un culte des morts surtaxé, dont le trafic se faisait avec la collaboration de tout un réseau ayant visiblement pour patron l’évêque de son diocèse, Mgr. Billard. Amusant, n’est-il pas ?
Bérenger Saunière, Mr. Ben Jacob en a déjà parlé, était riche. Personne ne l’ignore, car l’abbé avait fait construire sur le terrain de sa commune, une grosse villa, et de beaux jardins. Pour l’époque, entre commandes de caisses de vin et achat de produits de luxe, l’abbé vivait bon train, et même mieux qu’un évêque. Le tout réclamait évidemment des sommes d’argent, bien supérieures au traitement d’un pauvre curé de campagne. Et d’ailleurs Bérenger était un curé de campagne, pauvre à ses débuts, et personne ne connaissait la raison de cette soudaine fortune. Plusieurs fois accusé de profanations de sépultures, le curé aurait dû éveiller l’intérêt et la curiosité de son évêque, Mgr. Billard. Bien au contraire, il ne lui demanda pas de compte, et ne s’informa jamais officiellement sur la situation de Bérenger. Malheureusement pour l’abbé, Mgr. Billard mourut, et fut remplacé en 1902 par Paul Félix Beuvin de Beauséjour, qui devint le persécuteur attitré de Bérenger. A partir de 1908 Mgr. de Beauséjour trouve beaucoup de plaisir à regarder de près le petit trafic du curé de Rennes-le-Château, et tente le 15 janvier 1909, de le déplacer dans une autre localité. Bérenger refuse, et est convoqué plusieurs fois à l’évêché pour s’expliquer sur sa conduite. Mais l’abbé ne s’y rend pas, et Mgr. de Beauséjour lui demande à ce moment de cesser ce qu’il nomme un « trafic de messes ». Bérenger continue néanmoins son « trafic », et reçoit encore des dons bien gras et des intentions de messes, avec à la clef une très bonne rémunération. Le 27 mai 1910, Beauséjour réclame que Bérenger soit traduit devant les tribunaux ecclésiastiques. Une fois de plus le curé refuse de se présenter. Il obtient toutefois la révision du procès où il est condamné par contumace, et prend le chanoine Huguet pour avocat. Accusé de « trafic de messes », de « dépenses exagérées », et de « désobéissance » à son nouvel évêque, Saunière sera condamné. Il devra surtout présenter ses carnets de compte à son évêque. Ces documents font la liste de tous les monastères et religieux qui lui fournissent de l’argent en échange de messes, ou plutôt de rites mortuaires. Comme d’habitude, Bérenger ne communique pas les pièces demandées et ne se présente pas à l’évêché. L’affaire est portée devant le Sacré Collège à Rome, au Vatican. Le 5 décembre 1911 il est condamné pour « dilapidation », et « détournements de fonds dont il était le dépositaire ».
Le procès continue, mais le Vatican n’ose pas réellement qualifier les faits, afin d’éviter un scandale qui s’étendrait aux centaines de monastères auxquels le curé demandait de l’argent pour son trafic. De toute façon l’abbé décède peu après, et « l’affaire » est étouffée.
Comme Mr. Ben Jacob l’a expliqué dans ses recherches, et au vu des différentes preuves fournies, il est très probable que Bérenger Saunière se soit donc livré officiellement à un « trafic de messes », mais officieusement à un « culte des morts ». La cause de sa richesse proviendrait tout simplement de la surtaxe perçue par l’abbé, pour pratiquer un rite mortuaire. Ce qui explique qu’il perçoive des sommes plus importantes que le prix d’une simple messe. D’après Saint Augustin, sans ce rite, pour les adeptes de cette pratique, et comme dans l’Egypte ancienne (fête d’Ouag ou Waguy, célébrée le 17 janvier), le mort est réputé damné et ne peut obtenir le salut. C’est une négation du libre-arbitre, puisque la conduite du défunt pendant sa vie ne compte pas. Ses parents et amis sont donc obligés de payer un prix important à celui qui célèbrera le rite, faute de quoi le « regretté disparu » n’aura pas de salut dans l’autre monde. Superstition ? Peut-être, l’important est que le croyant soit persuadé de la nécessité du « culte des morts ».
Un autre élément est à porter au dossier, et concerne l’évêque de Bérenger Saunière, Mgr. Billard. C’est-à-dire l’évêque en place avant que le curé fasse l’objet d’un procès pour Simonie. Il s’agit de la notice biographique sur « feu Mgr. Billard, l’évêque du Rosaire », par l’abbé Laborde. Le document, il faut le souligner, d’époque, a été découvert par Pierre Jarnac, un chercheur, qui en avait publié des extraits dans certains de ses livres. La notice n’avait pourtant pas attiré l’attention, et elle avait été oubliée, malgré son contenu assez extraordinaire. Laurent Buchholtzer (Octonovo), un autre chercheur, qui d’après Mr. Ben Jacob, brille par son objectivité, a enfin mis à disposition le document, et l’expertise actuellement. La lecture de la Notice est édifiante sur les pratiques en cours dans le Diocèse de Carcassonne pour la période Bérenger Saunière / Billard. Il semble que son rédacteur, l’abbé Laborde, puisse être l’un des enquêteurs du Vatican, ou un agent de renseignement des tribunaux ecclésiastiques, car les révélations qu’il fait dans ce document anticipent largement sur l’argumentation du Sacré Collège et de Mgr. de Beauséjour, et confirme l’existence d’un « culte des morts » dans l’Eglise Romaine.
L’abbé Laborde ouvre sa Notice sur un constat qui a toutes les apparences d’un procès.
« Ce 3 décembre 1901, […] le diocèse de Carcassonne vient de perdre […] son évêque, Mgr. Billard, Félix Arsène. […] (Or) le diocèse était administré à la Diable. […] Il doit être permis à un critique de juger (Mgr. Billard) sur ses propres actions, au nom de la vérité, rien que la vérité, comme on dit au tribunal. (Note des auteurs : c’est la confirmation plus ou moins explicite, que Laborde enquête en vue d’un procès.) C’est ce que nous faisons sans passion, et sans exagération, mais pour remettre toutes choses au point. »
Laborde semble donc mettre ici le doigt sur une grosse affaire, et annonce d’emblée que tout le diocèse est concerné par cette mise en accusation. Mais continuons la lecture de ce document extraordinaire :
« Après le Préfet et toute la nomenclature civile, Mgr. a beaucoup aimé les riches et toute la hiérarchie des nobles qui, pour continuer les féodales traditions, entretiennent avec l’autorité ecclésiastique des rapports presque toujours nuisibles au pauvre curé. […] Sous prétexte de bonnes œuvres, les dames viennent, avec leur charmant sourire, ouvrir largement leurs bourses à Mgr. pour que sa grandeur y puise à son aise. […] Après de tels services et de copieux dîners, comment voulez-vous que Mgr. n’écoute pas cette noble dame qui demande un poste important pour tel prêtre qui lui convient ? […] Les riches et les nobles satisfaits, Mgr. songe aussi à placer ses amis personnels, les amis de Messieurs les Vicaires Généraux, de Messieurs les Chanoines, de Messieurs les Curés de ville ; il faut placer encore les mouchards qui pour prendre la place des prêtres méritants, portent à Mgr. les plus inconcevables cancans […] contre leurs confrères. […] Pourquoi donc laisser 5 Vicaires à Saint Vincent de Carcassonne, 3 prêtres à Pezens qui n’a qu’un millier d’âmes ? Pourquoi des Vicaires dans des paroisses peu importantes […] où un curé peut suffire ? […] Ainsi l’abbé Arrufat, curé de Pradelles-en-Val, qui avait le cerveau malade, faisait des extravagances extraordinaires dans sa paroisse : le maire et les autres personnes signalaient ces faits à Mgr. ; mais Mgr. répondait toujours qu’il n’en croyait rien, parce que M. Arrufat, disait-il, était un saint. Or ce saint était tellement extraordinaire, qu’un mois après cette réponse de l’évêque ce curé fut interné dans une maison de fous à Toulouse. Et pour l’abbé Andrieu, curé d’Escales, l’Evêque n’a jamais écouté personne : ni préfet, ni conseil municipal, ni les familles les plus honnêtes d’Escales : Andrieu est resté à son poste jusqu’au jour où le scandale fut complet : alors il dut partir sous les huées d’une population qui lui aurait fait un mauvais parti. […] Et pour Monie, et pour Fresquet, et pour tant d’autres, Mgr. a toujours fait la sourde oreille contre toutes sortes de réclamations. […] Mgr., pour couvrir ses benjamins, avait toujours des réponses à côté de la vérité, il ne les déplaçait jamais malgré eux. […] »
Nous avons là un portrait étrange d’une église et d’un diocèse déstructurés, où des considérations obscures sont le moteur des nominations. Des curés « espions » sont placés à des points stratégiques par l’évêque, et sont chargés de monter des cabales contre d’autres prêtres. Mgr. Billard maintient plusieurs Vicaires et plusieurs abbés dans des localités sans importance, alors que des communes plus grosses n’ont personne pour célébrer une messe. Des personnes haut placées donnent visiblement des ordres pour octroyer des postes à tel ou tel prêtre, et « continuer » une sorte de « tradition féodale ». Mgr., lui aussi ne se prive pas de placer, au mépris de la discipline ecclésiastique et du droit, des prêtres qui lui plaisent. Copinage, recommandation, délation, espionnage, le diocèse fonctionne selon des normes bien précises, mais qui rappellent plus celles d’une « association » occulte. Reste que c’est bien la noblesse locale, ou une élite restreinte, qui influe sur les nominations et qui paye visiblement très cher Mgr. Billard. Bref, il n’y a aucun doute possible, les déplacements de prêtres, et de religieux dans la région sont pilotés, et ne correspondent absolument pas aux mérites. Curieusement, des Vicaires et des abbés choquent la population. C’est l’exemple de l’archiprêtre Andrieu, qui pourrait, selon Laurent Buchholtzer, être l’abbé qui a « procédé à des expéditions de messes à destination de Bérenger Saunière en 1898 ». D’honnêtes citoyens accusent donc ces prêtres, portent plainte au préfet, aux maires, demandent au conseil municipal de réagir… mais pour quels motifs ? Les mêmes que ceux invoqués par les villageois de Rennes-le-Château contre Bérenger Saunière ? Autrement dit, des profanations de sépultures ?
Aucune information ne permet pour l’instant de le certifier, sauf peut-être la suite de la Notice Laborde, où l’on lit ceci :
« (Mgr. Billard), pour avoir de l’argent, conférait des titres de chanoine titulaire moyennant trente mille francs. […] Mgr. était Simoniaque, voilà tout. […] Sa grandeur vendait le titre de chanoine titulaire, puisque sans les trente mille francs il ne le conférait pas. En se livrant à un tel trafic, Mgr. avait oublié que la Simonie est, de sa nature, un péché mortel et un énorme sacrilège. Il aurait dû lire l’article « Simonie » dans le Dictionnaire de Droit Canonique de Migne. […] Pour avoir de l’argent, il forçait les abbés du grand séminaire à faire partie de la caisse de retraite. Voici la teneur de cet article VI : « Aucun séminariste ne sera promu au sous-diaconat, s’il ne prend par écrit l’engagement de souscrire à la caisse des retraites immédiatement après son ordination. » […] Pour avoir de l’argent, Mgr. n’a jamais, pendant 19 ans, rendu des comptes sur la caisse de retraites. D’après le compte-rendu […] de M. le curé de Saint Marcel, […] la caisse aurait dû posséder 1.052.121 francs. Mgr., sans raison aucune, n’a voulu, dans la réunion du 27 octobre 1896, accuser que 568.000 francs ; et encore sans aucune pièce justificative. Le comptable avoua franchement qu’il n’y en avait point ; ce qui ahurit tous les prêtres présents à cette réunion. »
Avec ce document, on voit bien le climat qui régnait à l’évêché de Carcassonne. Mgr. Billard supervisait un réseau de simoniaques, dont le but était de monnayer à grande échelle tous les sacrements, y compris les charges de chanoines. D’ailleurs, lorsque l’abbé Laborde déclare que l’évêque « était simoniaque », il ne peut pas ignorer la portée de ses accusations : trafic de messes, trafic de charges ecclésiastiques, mais aussi trafic de rites mortuaires et donc « culte des morts ». Et en ajoutant que Billard nommait seulement les prêtres en qui il avait confiance, c’est avouer que tous ces abbés participaient au trafic. Mais Laborde doit en savoir plus que ce qu’il dit lorsqu’il parle de la caisse de retraite, et qu’il la lie à la simonie. A quoi pouvait bien servir une caisse de retraite dont plus de la moitié des fonds avaient disparu au solde des comptes ? S’agit-il d’une sorte de filiale de la maison de retraite construite par Bérenger Saunière pour accueillir des prêtres en fin de vie ? Dans ce cas, la caisse de retraite aurait été une caisse « d’assurance sur la mort », destinée à cotiser toute sa vie pour recevoir le rite mortuaire. La maison de retraite de Saunière avait en effet pour objectif d’héberger de vieux abbés pour leur faire un rite, puisqu’il l’a financée en 1899, au moment où il décide d’élargir son trafic de messes à plus de 250 monastères répartis dans toute la France, et en Europe.
Cette information va être confirmée par la suite, car le document de l’abbé Laborde révèle justement quelque chose d’extraordinaire :
« L’abbé Rauffet, devenu curé de Devejean, dit à son évêque (Mgr. Billard), qu’il se proposait de célébrer un service funèbre pour le repos de l’âme de l’abbé Olive, son prédécesseur. « Non, répondit sèchement l’évêque ; il est mort, laissez-le, mort. » […] Cette réponse est une monstruosité dans la bouche d’un évêque : on ne refuse des prières qu’aux âmes damnées. Etait-il sûr, Monseigneur, que l’abbé Olive fût damné ? »
Avec cette déclaration de l’abbé Laborde, Mgr. Billard est pris en flagrant délit à l’occasion de « l’office des morts ». Si l’évêque refuse qu’on dise des prières pour le repos de l’âme de l’abbé Olive, c’est pour la raison qui est justement avancée dans le document : Olive ne peut recevoir des messes car on ne les refuse qu’aux âmes damnées. Dans quels cas l’âme d’un fidèle, d’un croyant ou d’un prêtre est-elle présumée damnée d’office sans qu’on ait besoin de faire une enquête, ou de rassembler des preuves ? Voltaire nous donne tout simplement la réponse dans son « Dictionnaire de Philosophie », à la rubrique : « l’affaire du culte des morts des Pères Cordeliers d’Orléans ». (Seigneur de Saint-Mesmin contre les Pénitents Cordeliers d’Orléans.)
En 1534 a lieu un procès criminel (Bibliothèque du roi de France, manuscrit n°1770.) qui fera scandale. La famille de Saint-Mesmin « avait fait de grands biens au couvent des cordeliers, et avait sa sépulture dans leur église. La femme d’un seigneur de Saint-Mesmin, prévôt d’Orléans, étant morte, son mari, croyant que ses ancêtres s’étaient assez appauvris en donnant aux moines, fit un présent à ces frères qui ne leur parut pas assez considérable. » « Ces bons franciscains s’avisèrent de vouloir déterrer la défunte, pour forcer le veuf à faire réenterrer sa défunte en leur terre sainte, en les payant mieux. » […] L’âme de la dame de Saint-Mesmin n’apparut qu’à deux frères. Elle leur dit: « Je suis damnée comme Judas, parce que mon mari n’a pas donné assez. ».
Bref, dans le cadre du « culte des morts », et comme le relève Saint Augustin, dont nous avons déjà parlé, le payement du prix est le garant du salut de l’âme du défunt. En l’absence d’un versement d’argent suffisant, ou cotisé régulièrement, le rite n’est pas pratiqué, et le défunt est réputé damné, sans autre considération. On ne doit donc pas dire de messes pour lui, ni même prier. Pas d’argent, pas de salut, or c’est exactement ce que l’abbé Laborde constate à propos des agissements de Mgr. Billard. Après l’avoir accusé de simonie, et de livrer tout son évêché à cette pratique, qu’il juge « monstrueuse », il l’épingle sur le « culte des morts » et affirme très clairement qu’il n’y avait aucune raison de condamner l’abbé Olive à la damnation, si ce n’est, encore, pour une question… d’argent et de rite interdit.

Jean de Niort, Sarah Fishberg & Isaac Ben Jacob.